APPAREILLAGE DES KERGUELEN

Samedi 08 Avril 2017 - 18ème Jour



Rien n'est jamais écrit d'avance dans les îles australes !

Il était prévu aujourd'hui que nous débarquions à Port-aux-Français pour une visite détaillée des installations et que nous soyons même les invités de la base pour le déjeuner. C'était donc une journée bien remplie qui nous attendait.

C'était sans compter sans la météo régionale qui en a décidé autrement.

Dès hier soir, nous avons compris que le programme de la journée serait modifié et que la visite de Port-aux-Français serait remplacée par un appareillage précipité vers d'autres horizons. Au vu des cartes météo, le Commandant a estimé prudent de ne plus perdre de temps à Kerguelen afin de devancer une profonde dépression qui n'aurait pas manqué de nous malmener lors de notre trajet vers l'ile Amsterdam, la prochaine escale.

En début de matinée, si la visibilité est claire devant Port-aux-Français, le ciel est bien sombre. L'hélicoptère a ramené à bord les derniers jeunes VSC, qui achèvent aujourd'hui leur mission estivale à Ker. Il est de tradition que les résidents des bases soient toujours les derniers à monter dans l'hélico, personne ne devant être le témoin de séparations pathétiques sur la piste d'envol de la base. Plusieurs mois de séjour dans un espace restreint à vivre des aventures hors normes, cela crée des liens et il parait que les départs sont toujours émouvants…

Ainsi sur le bateau, nous croisons plusieurs de ces jeunes qui semblent un peu désorientés dans les coursives, à la recherche de nouveaux points de repères. Ils se retrouvent, se réunissent, discutent entre eux en se persuadant sans doute que leur mission ne peut pas être terminée…


Départ de Port-aux-Français
08h45, le Marion lance un long coup de sirène en appareillant de PAF. Depuis la terre, une fusée rouge s'élève dans le ciel, puis deux feux de Bengale sont allumés sur la côte. C'est le dernier au revoir de ceux restés sur la base, envoyé à ceux qui partent. A bord, quelques uns des embarquants de Ker se sont regroupés sur le bastingage, crient et agitent frénétiquement les bras. Une petite part de leur jeunesse reste à Ker, le Marion Dufresne est leur sas de réadaptation avant le retour en Métropole. Nostalgie…


Sur le pont supérieur, il fait froid, guère plus de 5°C. Nous voyons la base de Port-aux-Français s'éloigner dans le sillage. Le Marion entame une large boucle à travers le golfe du Morbihan avant de gagner le large. La météo est bien contradictoire ici. En quelques instants, les lourds nuages noirs laissent la place à un généreux soleil. Même si celui-ci ne suffit pas à faire monter la température, cela apporte un bel éclairage sur les côtes du golfe.



Kerguelen - Navigation dans le golfe du Morbihan



Kerguelen - Côte de la presqu'île Ronarc'h
Pour sortir du golfe, le Marion emprunte la large Passe Royale. Encore au calme, le bateau glisse sur l'eau. Sur le pont supérieur, le silence se fait, chacun en profite pour s'imprégner une dernière fois du rude paysage de Kerguelen. C'est l'heure de l'observation, de la contemplation où l'œil se perd…




Sortie du golfe
La méditation est brutalement interrompue par une alerte générale pour un exercice d'abandon du navire, sûrement dédié aux arrivants de Ker. Il nous faut regagner notre cabine, prendre un lourd sac contenant la combinaison de survie et remonter vers le pont des chaloupes pour être comptés. Sécurité toujours !

10h00, après l'alerte, nous retournons sur le pont supérieur alors que le bateau quitte définitivement le golfe du Morbihan pour gagner le large, en laissant Kerguelen à bonne distance sur bâbord.


12h00, la côte de la péninsule Courbet disparait dans le sillage. Cap au 25, dans le nord-nord-est vers l'île Amsterdam, à 800 milles (1.450 km) que nous atteindrons dans deux jours. A la passerelle, le Commandant parait soulagé d'avoir pu appareiller rapidement de Port-aux-Français et il force l'allure pour échapper au plus vite à la dépression annoncée. Plus nous irons vers le nord, moins nous la subirons. J'ai l'impression que le Commandant n'aime pas le mauvais temps…

Néanmoins en s'éloignant de la terre, la houle d'ouest et les vagues de travers se font maintenant bien sentir à bord. Il est conseillé aux passagers de tout arrimer dans les cabines, et, précaution supplémentaire, les ponts extérieurs sont maintenant fermés. Et pour le déjeuner, le maître d'hôtel a remplacé les verres à pied par des verres à fond plat… Prudence d'abord !


En route vers les 'îles Saint-Paul et Amsterdam
Finalement, ce n'est pas si terrible. Bien sûr, le Marion roule et gîte plus qu'à l'habitude, les déplacements sont plus hésitants dans les coursives, mais rien de violent. Il faut juste s'y habituer pour les deux jours à venir.

Je passe le début d'après-midi au PC Sciences, devant l'ordi à écrire ou trier photos et vidéos, tout en jetant de temps à autre un regard par le sabord vers l'arrière du bateau. D'autres voyageurs viennent discuter. Nous avons le temps…

16h00, projection en salle de conférence de deux archives de l'I.N.A. qui nous ramènent plus de cinquante ans en arrière. L'un des reportages est consacré aux Territoires et l'autre est un extrait de Cinq Colonnes à la Une où Pierre Sabbagh réalise une interview très compassée et convenue d'un préfet des T.A.A.F. Tout a bien changé dans l'art du reportage en cinquante ans… Ca fait un choc !

18h00, le vent souffle régulièrement à 35 nœuds (65 km/h). La mer blanchit et est de plus en plus forte. L'étrave du Marion soulève des gerbes d'embruns qui recouvrent toute la pontée avant. Ca bouge ! Les mouvements du bateau se font avec beaucoup d'amplitude mais sans chocs violents. Le Marion est un bon bateau qui passe confortablement dans la mer.

Et nous serons bien bercés la nuit prochaine…





Dimanche 09 Avril 2017 - 19ème Jour



Comme prévu, nous avons été bercés durant notre sommeil, surtout en fin de nuit où le vent est monté jusqu'à 40 nœuds, soulevant une mer forte. Le bateau fait quelques embardées qui rendent difficiles les déplacements dans les coursives ou au restaurant au moment du petit-déjeuner. Vicissitudes de la vie en mer !

08h00 à la passerelle. Lancé à 17 nœuds (31 km/h) le Marion Dufresne fend la mer tout en puissance. L'étrave soulève de larges bancs d'écume que le vent rabat violemment sur le pont avant. Et il n'est pas rare que les vagues les plus puissantes se désagrègent en gerbes d'embruns qui volent jusqu'aux sabords de la passerelle (à 21 mètres au-dessus de la flottaison !).



11h00, température de l'air : 14°3 C - température de la mer : 14°6 C. Ca monte, mais la mer est toujours très formée. Les embruns s'envolent toujours de la crête des vagues. Dans notre course vers le nord, nous finirons bien par trouver une météo plus calme !


11h55 toujours à la passerelle. Une alarme vient de sonner que le lieutenant de quart n'arrive pas à neutraliser. Le lieutenant demande aussitôt par VHF à un membre d'équipage d'inspecter la coursive d'un pont inférieur. Puis d'autres VHF crépitent en rafale… Il est bien difficile de suivre les conversations, mais il y a une certaine nervosité dans les échanges. Fumée dans une coursive ! C'est bien une alarme incendie qui avait sonné. Déjà, le Commandant rejoint la passerelle et fait évacuer tous les passagers en même temps que le klaxon de l'alerte incendie rassemble tout l'équipage.

Là, ce n'est plus un exercice, c'est vraiment sérieux ! L'équipe de sécurité se met en tenue. Tous les passagers sont regroupés au Forum dans l'attente de consignes, pendant que chaque cabine est ouverte et vérifiée. Attente !

12h15, la fin de l'alerte est donnée par la radio du bord. L'incident a été maîtrisé : un court-circuit dans un sèche-linge, alors que le pont concerné était déserté de ses tous ses occupants partis déjeuner. Plus de peur que de mal !

Conclusion : les détecteurs de fumée ont fonctionné, l'équipage a réagi en conséquence. Preuve que tous les exercices qui paraissent fastidieux lorsque c'est calme ont bien leur utilité.


16h00, nous sommes à la veille d'arriver à l'île Amsterdam. Le Gérant Postal du bateau réunit les passagers pour une nouvelle séquence d'oblitération au PC Sciences. Chacun y va de son coup de tampon sur les nombreuses enveloppes qui défilent sur la table. Cette figure imposée de tout voyage à bord du Marion est toujours un moment de bonne humeur partagé entre tous les passagers.


17h15, présentation en salle de conférences de l'escale d'Amsterdam où il est prévu que nous restions trois jours. Plusieurs randonnées sont au programme pour découvrir la faune et la flore, puisqu'il parait qu'il y a des arbres et de la végétation sur l'île… Il y aura aussi des nuits en cabane !

Le vent et la mer s'apaisent en fin de journée. Un répit bienvenu. Les températures grimpent régulièrement. Il est vrai que nous quittons progressivement les zones de mauvais temps. En effet, le Marion Dufresne franchit le 40ème parallèle sud à 23h10, marquant ainsi notre retour vers des régions plus tempérées.

KERGUELEN - Baie d'Audierne et retour à Port-aux-Français



Vendredi 07 Avril 2017 - 17ème Jour


06h30, après une nuit de navigation le Marion Dufresne est revenu aux abords de Kerguelen, dans la baie d'Audierne. Avec le jour qui se lève, les côtes sont en vue mais brouillées par un rideau de pluie. Le paysage des Kerguelen est lugubre. Dès le début de matinée, nous sommes confrontés à une météo digne de la région : vent fort, rafales, pluie, visibilité médiocre.


Sud-ouest de Kerguelen


Retour à Kerguelen - Arrivée matinale dans la baie d'Audierne


Les violentes rafales font fumer la mer
Les averses succèdent à des éclaircies timides et fugaces et cela recommence rapidement. Le vent ne faiblit pas. Il descend de la montagne en violentes rafales que l'on voit arriver à la surface de la mer. De puissants et soudains tourbillons soulèvent des nuages d'embruns qui glissent rapidement au-dessus de l'eau. C'est comme si la mer fumait.

Heureusement, avec la proximité immédiate de la côte, la mer n'a pas le temps de se lever, ni de déferler, mais chacun sait qu'au large la situation doit être plus compliquée.


Il est prévu en début de matinée un ravitaillement de cabane grâce à plusieurs rotations d'hélicoptère. Mais le Commandant a beaucoup de mal à maintenir le navire en stand-by à l'aide du système de positionnement dynamique. A chaque survente le Marion vire de plusieurs degrés qui sont difficiles à corriger, d'autant que la force du vent augmente régulièrement, 35, 40, 43 nœuds… L'anémomètre enregistre souvent des rafales à près de 55 nœuds (plus de 100 km/h).


Météo des Kerguelen


Cette mauvaise météo désorganise la matinée. A la passerelle, le Commandant, l'OPEA et le pilote de l'hélicoptère se concertent souvent et sont très perplexes. La suite des opérations semble bien compromise… Le Commandant décide de faire des ronds dans l'eau en attendant une hypothétique accalmie.



Grain de pluie
08h00, retour en passerelle après le petit-déjeuner. Le vent est encore monté d'un cran. Les grains de pluie redoublent. La côte en arrière-plan est de moins en moins visible. La mer blanchit.

La chute du baro en 48 heures

Pupitre de commande sur l'aileron intérieur tribord

10h00, le Commandant et le pilote de l'hélico jettent l'éponge. Les conditions sont trop défavorables pour que l'opération de ce matin se déroule en toute sécurité. Demi-tour !


Demi-tour vers Port-aux-français
Vent et mer de l'arrière, le Marion Dufresne file maintenant 18 nœuds en longeant la côte sud de Kerguelen. De longues trainées blanches strient la surface de la mer. Heureusement que nous ne naviguons pas en sens inverse !


Accalmie ?
L'accalmie arrive alors que nous sommes attablés pour le déjeuner. Le temps change vite à Kerguelen, le vent tombe rapidement, la mer s'apaise, la visi s'améliore et un timide soleil finit par avoir raison des nuages. Incroyable, ce matin c'était la tempête ! Alors, les passagers s'enhardissent sur le pont supérieur pour contempler les hautes falaises rocheuses qui délimitent la côte sud de l'île.


Météo de Kerguelen - Le soleil fait un timide retour

Côte sud de Kerguelen à proximité du canyon des Sourcils Noirs

Le bateau s'est immobilisé le temps de mettre en œuvre l'hélicoptère. C'est une longue procédure, il faut le sortir de son hangar, gruter et installer les pales, etc… Le mécanicien passe tout en revue avant que le pilote ne fasse son propre check-up et les essais de turbine.

L'hélico fait une rotation vers la terre et ramène à bord quatre ornithologues qui étaient en manip à la cabane de Sourcils Noirs. Les quatre jeunes sont rassurés. Avec la météo de la matinée, ils ont pensé devoir prolonger leur séjour dans la cabane et aussi revenir à pied à Port-aux-Français.


Préparation de l'hélicoptère sur la DZ

Le Marion remet en route vers le golfe du Morbihan. Le ciel est lumineux mais le vent souffle à près de 40 nœuds devant l'entrée du golfe. La mer blanchit de nouveau.

16h45, le bateau est mouillé très au large de Port-aux-Français. L'hélico a enchainé les rotations à un rythme soutenu vers ou depuis la base. Il a fallu débarquer les quatre ornithologues, rembarquer les personnels des T.A.A.F. et de l'I.P.E.V., transporter encore du fret ou bien ramener du matériel usagé à bord.

18h45, apéritif officiel offert à tous les passagers et l'équipage par les scientifiques de la mission SOCLIM qui ont voulu fêter dignement la récupération de leurs bouées. Après cela, il ne leur reste plus qu'à exploiter toutes les données qu'ils ont recueillies.