KRUZENSHTEN ACCOSTE A ROUEN

05 Juin 2013

Arrivée des premiers bateaux. Kruzenshtern passera-t-il sous ce pont ?


20 h 30

21 h 00

22 h 00
 
23 h 15

23 h 15 Passage de justesse sous le pont Flaubert !


video

LES ARMADAS DE ROUEN

30 Mai 2013
 
En profitant des célébrations nationales du bicentenaire de la Révolution Française en 1989, l'idée d'organiser un rassemblement de grands voiliers a été suggérée par un journaliste de la presse nautique à Jean Lecanuet, alors maire de Rouen. Celui-ci a tout de suite compris l'intérêt d'une telle manifestation pour le renom de sa ville. A peu de choses près, c'est ainsi que sont nées en 1989, "Les Voiles de la Liberté".

Ce rassemblement partait de rien ou presque. Et malgré les sujétions de disponibilité de ces bateaux très sollicités de par le monde, réunir une vingtaine de grands voiliers parmi les plus représentatifs et autant de vieux gréements était déjà en soi une réussite totale.

Les aligner pendant une semaine le long des quais de part et d'autre de la Seine en était une autre. Le public qui n'en demandait pas tant a fait le reste : une gigantesque fête populaire gratuite de tôt le matin, jusque très tard dans la nuit. La foule était au rendez-vous, à déambuler nonchalamment et paisiblement le long des quais, à faire la queue patiemment pour visiter les voiliers sous une météo exceptionnellement clémente pour la région. 

1999 - Effet de coques (Argentique)
Cette première Armada réunissait sur la Seine un plateau de qualité avec la présence de voiliers exceptionnels. Entre autres bateaux historiques, les deux sister-ships du trois-mâts Tovaritch, le portugais Sagres II et l'américain Eagle, des U.S. Coast Guards, de nombreux autres plus récents, norvégien, allemand, russe, polonais, et plusieurs sud-américains.

Les "Voiles de la Liberté" de 1989 ont aussi transformé la ville durant cette période. Souvent qualifiée de "Belle endormie", la ville a connu une activité inhabituelle : familles convergeant vers les quais, visiteurs et touristes déambulant dans les quartiers historiques, marins en uniforme flânant dans les rues ou attablés aux terrasses des bars et restaurants inhabituellement bondés à toute heure de la journée.

Inconsciemment, les rouennais recevaient des marins dans leur ville qui en échange, leur offraient l'air et les visions du grand large. Cela s'est même fini par un ou plusieurs mariages !

Sous un franc soleil et une forte chaleur, l'apothéose de cette semaine fut la parade de tous ces voiliers lors de la descente de la Seine. Du jamais vu jusqu'alors, les berges du fleuve entre Rouen et Honfleur envahies de dizaines de milliers spectateurs enthousiastes, applaudissant au passage de chaque bateau.

1999 - Trois-mâts ukrainien Khersones sur la Seine (Argentique)
L'arrivée des grands voiliers dans l'estuaire fut un moment magique que la télévision a retransmis jusqu'à ce que le soleil se couche dans l'eau. Lentement dans le soir qui tombait, les bateaux toutes voiles hissées, se sont évaporés dans une fine brume derrière l'horizon rose ou mauve. Images sublimes fortes en émotions. Même Olivier de Kersauson qui commentait l'évènement y a été de sa petite larme…

"Les Voiles de la Liberté" ont été une véritable réussite. Tous les rouennais se sont sentis unanimement fiers d'avoir contribué peu ou prou à un tel succès et ce sentiment collectif s'est prolongé durant plusieurs mois. Il y a eu au niveau local en 1989 un "effet Armada" à comparer, toutes proportions gardées, à "l'effet Coupe du Monde" en 1998 au niveau national... pour d'autres raisons.

Le dernier voilier disparu vers le large, la question du renouvellement d'une telle manifestation ne se posait même pas. C'était une évidence partagée entre les spectateurs, les décideurs, les organisateurs.


2003 - Le calme du petit matin
2003 - Lumière vespérale sur la proue de Christian Radich (Norvège) 
De toutes les Armadas, la plus belle édition fut celle de 1989, pour la raison imparable qu'elle était la première…  Elle avait étonné et enchanté tout le monde : élus, responsables, spectateurs rouennais ou non et aussi tous les équipages qui y ont participé.

L'Armada la plus aboutie fut la suivante, celle de 1994, "L'Armada de la Liberté". Le coup de génie des organisateurs a été de compléter un plateau déjà très relevé d'une quarantaine de voiliers, dont une vingtaine de trois-mâts avec des navires de guerre, "les bateaux gris". Idée curieuse à priori, mais qui trouvait sa logique dans la célébration d'un évènement national et local important, le cinquantenaire du Débarquement de Normandie en 1944.

Aux voiliers se sont donc ajoutés 18 bateaux gris dont le porte-hélicoptères Jeanne d'Arc et deux sous-marins, sans oublier un liberty-ship venu de San Fransisco, rescapé de la seconde guerre mondiale, sauvegardé et restauré par des bénévoles américains qui se sont taillés un joli succès auprès des visiteurs. Cinquante ans après le Débarquement, ce bateau avait toute sa place ici.

L'arrivée des bateaux de guerre a également permis d'accroitre le linéaire de quais à parcourir, notamment jusqu'à l'extrémité du musoir Rive Droite : tout juste suffisant pour contenir la foule des admirateurs !

2003 - Effet de voiles d'avant : Foc, petit foc, grand foc, faux foc
Une nouvelle fois, l'Armada de 1994 fut un véritable succès, qui pérennisait pour de longues années le renouvellement d'un évènement vraiment populaire dépassant largement les frontières de la région.

Les Armadas de 1999, 2003 et 2008 ont continué sur la lancée avec le retour de voiliers fidèles, mais aussi l'arrivée de navires inédits : en 1999, Palinuro, joli trois-mâts italien ; en 2003, Dewaruci, trois-mâts indonésien dont l'équipage a largement fait le spectacle ; en 2008, trois navires de guerre japonais...

Chacune de ces éditions aura permis aux plus beaux et plus grands voiliers du monde d'être présents au moins une fois à Rouen. En 2013, ce sera le tour du Monge, Bâtiment d'Essais et de Mesures de la Marine Nationale et au quatre-mâts russe Kruzenshtern de se joindre à la fête.

2003 - Effet de nuit sur le Bélem

2003 - Reflets sur la Seine
 
2008 - La veille de l'ouverture officielle.
La foule se masse déjà pour l'arrivée du premier bateau !
2008 - Effet de téléobjectif !
La réalité est, heureusement, bien moins oppressante !
 
2008 - Autre effet de coques
2008 - Descente de la Seine, Cuauhtémoc (Mexique) devant Duclair
2008 - L'équipage de Cuauhtémoc à la parade.
Succès garanti !
Que le succès soit encore au rendez-vous du 06 au 16 Juin 2013 !
 
 
 

AUX CANARIES, A BORD DE TOVARITCH

22 Mai 2013

Ces courses régulièrement organisées par la Sail Training Association ont pour but de favoriser la découverte et l'apprentissage des choses de la mer à une majorité de jeunes marins, les cadets (trainies, in english) : goût de l'effort collectif, de l'initiative, la responsabilité, l'amitié, et la découverte d'autres ports, d'autres pays, d'autres marins, etc… En 1976, ces valeurs sont encore d'actualité…

Pour ce faire, sur les étapes les plus courtes, des échanges d'équipage sont organisées, les cadets des plus gros bateaux passant sur les plus petits et inversement. Et en 1976, cela aura lieu à l'issue de la première étape durant trois jours, lors d'une navigation aller et retour entre Santa Cruz et Los Cristianos, station balnéaire tout au sud de l'île de Tenerife.

Je me suis évidemment porté volontaire pour découvrir et expérimenter un voilier plus gros. Et j'ai été particulièrement bien servi : je dois embarquer sur Tovaritch ! Tovaritch, un trois-mâts,  je n'aurais osé rêver mieux !
 
Au moment d'accéder à bord de ce magnifique voilier soviétique, l'âge avancé du "trainie" que je suis suscite beaucoup de méfiance de la part de l'officier russe qui contrôle et recontrôle sa liste d'équipage et ne sais plus que faire en m'examinant d'un œil torve. Finalement, j'embarque avec d'autres jeunes cadets polonais, allemands, britanniques ou espagnols qui, le bateau à peine sorti du port, veulent en découdre avec les échelles de mâts, les vergues et les lourdes voiles. J'ai déjà passé l'âge de ces acrobaties et je me poste tranquillement sur la passerelle extérieure pour prendre des photos en dominant le pont où tous ces jeunes s'activent avec enthousiasme.

 

Mai 1976 - A bord de Tovaritch
entre Santa Cruz et Los Cristianos - Île de Tenerife (Canaries)
Progressivement, à force de bras et de cris, toutes les voiles sont hissées et le bateau file vent portant dans le canal entre Tenerife et la Grande Canarie. Entre les îles, cela souffle fort et la mer est bien formée. D'autres bateaux naviguent de conserve avec Tovaritch. Kruzenshtern est déjà loin devant rapidement porté par toutes ses voiles. C'est beauôôôôhhh ! Sagres II, le trois-mâts portugais, sister-ship de Tovaritch, tout dessus, nous dépasse lentement puis s'éloigne sous le vent. J'en prends plein les yeux ; tout en puissance, ces grands voiliers chevauchant la mer sont une véritable incitation au départ, au voyage. Le rêve fait deux ans plus tôt à Saint-Malo s'est concrétisé !

Kruzenshtern, tout dessus file vers Los Cristianos
Sagres II (Portugal), a rejoint la flotte à Tenerife
Sagres II, sister-ship de Tovaritch
Sagres II, cap au Sud. C'est l'image qui figure en titre de ce blog.
Une belle incitation à faire son sac...

Pendant que les cadets glissent sur les vergues, je m'octroie un petit quart de barre. Une belle grande barre à roue, très démultipliée. Je ne suis plus spectateur, je suis acteur, je barre Tovaritch, c'est moi qui le mène ! … (un peu tendu, malgré tout). Mais, satisfaction !

À la barre de Tovaritch, sous l'œil critique du timonier russe

Le lendemain matin, départ de Los Cristianos. Du pont de Tovaritch, je surplombe Glénan qui parait bien frèle. Départ très calme sous le vent de Tenerife, mais arrivé au débouché du canal entre les deux îles, le vent souffle toujours aussi fort que la veille, ce qui n'est pas du goût des grands voiliers bien incapables de remonter efficacement contre le vent. Même aidé du moteur, il faudra plus d'une journée et demie à Tovaritch pour rejoindre Santa Cruz.

A Los Cristianos, Glénan vu du pont de Tovaritch
Je garde un sacré souvenir de cette course entre l'Angleterre et les Canaries et de ces journées passées à bord du trois-mâts soviétique. J'en ai ramené un nombre conséquent de diapositives que j'ai présentées à mon entourage sous forme de diaporama, des images inhabituelles pour l'époque provoquant l'étonnement des spectateurs qui ignoraient tout de cet aspect de la marine et de la voile.

C'était treize ans avant "Les Voiles de la Liberté", la première Armada rouennaise !

Carte souvenir du Tovaritch, remise par son capitaine à chaque passager !
 
En 1977, toujours à bord de Glénan, je retrouverai de nouveau Kruzenshtern au mouillage en baie de Reykjavik en Islande, sa longue coque noire et sa mâture toujours aussi impressionnante. Le hasard des escales et les aléas de l'existence ont fait que je ne l'ai jamais revu depuis. Il s'est fait oublier durant la période incertaine qui a suivi l'effondrement de l'U.R.S.S. dans les années 1990/91… m'ayant fait craindre son désarmement.

Il est réapparu à Saint-Malo en 1996, (je crois), mais je n'étais pas présent pour sa venue. Il a participé à Brest 2008, mais cette année-là, entre l'Armada de Rouen et Brest, je n'ai pas su me dédoubler entre les deux manifestations. Il me tarde donc de le retrouver dans quelques semaines amarré dans le port de Rouen.
 
Tovaritch - Carte postale éditée par le photographe Beken of Cowes

TALL SHIPS RACE 1976

21 Mai 2013

De Plymouth à Tenerife

Deux ans plus tard...

Enfin, le souhait émis au pied des remparts de Saint-Malo en 1974 est exaucé ! Je suis à bord de Glénan avec huit autres équipiers pour participer à la première étape de la Course des Grands Voiliers 1976.

Et ce n'est pas une édition ordinaire ! Elle commémore le bicentenaire de l'Indépendance des Etats-Unis et doit se dérouler en quatre étapes autour de l'Atlantique Nord, sur le parcours Plymouth (U.K.), Tenerife (Canaries), Îles Bermudes, New-York et retour à Plymouth. La plus belle étape étant bien sûr entre les Bermudes et New York, ainsi que la fastueuse parade sur l'Hudson clôturant les festivités du bicentenaire.

Dans les derniers jours d'Avril, Glénan et son équipage appareillent de Cherbourg et traversent la Manche en diagonale pour rejoindre Plymouth en Cornouaille anglaise. Nous ne sommes pas les premiers arrivés !

Kruzenshtern est déjà là au mouillage, dominant tous les autres navires qui sillonnent la rade, la coque aisément reconnaissable grâce à ses faux sabords, dominée par sa haute mâture. En revoyant ce bateau, je retrouve les impressions ressenties à Saint-Malo deux ans plus tôt, fasciné par un aussi grand navire à voiles.



Fin Avril 1976 - Kruzenshtern en rade de Plymouth (U.K.)
 
Bon nombre de concurrents sont déjà amarrés dans le mythique bassin de Millbay Dock afin d'être à la disposition du comité de course quelques jours avant le départ. En dehors de Kruzenshtern, seuls trois autres grands voiliers participent à cette première étape : Tovaritch, également soviétique, le polonais Dar Pomorza et un plus petit bâtiment norvégien, Christian Radich.
Millbay Dock à Plymouth - A droite, le trois-mâts norvégien Christian Radich
 
Millbay Dock - Au fond, Tovaritch, trois-mâts soviétique
Millbay Dock - Tovaritch
Pendant plusieurs jours le bassin de Millbay Dock déborde d'activité. Les équipages s'affairent pour préparer au mieux leur voilier. Cela donne lieu à quantité d'échanges entre bateaux. L'ambiance est détendue. Les visiteurs, les curieux déambulent sur les quais ; à l'évidence, nous les faisons rêver. La veille du départ, par un après-midi maussade, tous les équipages (et ça fait du monde), sont emmenés en bus et invités dans une base de la Royal Navy pour une gigantesque "party" en plein air. Subitement le soleil réapparait, tous les uniformes, tous les chapeaux du royaume sont là, les équipiers en jeans aussi… Scones and tea pour tout le monde ! Il n'y a que les Anglais pour réussir des trucs pareils !


Couverture du programme de la Course des Grands Voiliers 1976
Kruzenshtern toujours !
Le dimanche 2 Mai 1976, une quarantaine de voiliers répartis en trois classes s'élancent de la rade de Plymouth et mettent le cap vers Tenerife. En attendant le coup de canon libérateur de notre classe, nous pouvons admirer les quatre plus grands voiliers prendre un départ prudent, toutes voiles dehors.

J'attendais cela depuis deux ans, je suis comblé, c'est absolument magnifique. Tovaritch, joli trois mâts soviétique, s'élance voilure déployée à quelques encablures de Glénan. Magique !  



02 Mai 1976 - Tovaritch au départ de la course
C'est l'ambiance des grands départs de course, mais à la sauce britannique… Toutes les familles sont de sortie sur tout ce qui peut flotter, beaux voiliers et grosses vedettes à moteur, bien sûr, mais aussi pneumatiques, kayaks, etc… Ces gens nous accompagnent aussi loin qu'ils le peuvent en nous faisant de grands signes ou en criant leurs encouragements. Une vedette à moteur va d'un bateau à l'autre pour immortaliser l'instant.  Ambiance ! Tout cela se croise, se double avec courtoisie mais crée un joli clapot bien gênant lors du départ.


02 Mai 1976 - Glénan sur la ligne de départ
Cliché Beken of Cowes
Coup de canon ! La flottille s'élance, cap sur les Canaries ! Le ronflement des hélicoptères ajoute encore au stress du départ. Les bateaux accompagnateurs nous suivent aussi loin que possible, puis font peu à peu demi-tour. Dernier signe de la main, dernier cri, enfin le silence ! Nous pouvons maintenant nous consacrer exclusivement à la course et filer vers le Sud.

Dix jours et 1 500 milles plus tard, Glénan franchit la ligne d'arrivée située devant le port de Santa Cruz de Tenerife, huitième en temps réel toutes classes… Mais comme la moyenne d'âge de l'équipage est supérieure à ce qu'autorise le règlement de la course, le jury déclare Glénan "disqualified", terme particulièrement infâmant pour nos oreilles s'il est traduit trop vite. Il faudra des trésors de persuasion pour convaincre ce jury de maintenir Glénan deuxième en temps compensé, mais avec une annotation équivalente à "hors classement", sauvant ainsi les apparences et l'honneur de la France dont Glénan était l'unique représentant.

Nous avions effectivement bien regretté que la France, en tant que nation maritime et partie prenante dans l'Indépendance des Etats-Unis ait été officiellement et remarquablement absente des commémorations de ce bicentenaire qui la concernait aussi…

Cependant, l'équipage est tout à la joie de son palmarès après une course bien négociée malgré les difficultés météorologiques en traversant le golfe de Gascogne et un sérieux coup de vent au large du cap Saint-Vincent au sud du Portugal. Pour moi, c'est ma première longue expérience de la haute mer sur un bateau assez physique. J'ai beaucoup appris sur ce parcours, le bilan est positif et… je suis prêt à recommencer ! De cette course naîtra sans doute mon goût pour les longues traversées…
 
 

Pour la petite Histoire
  
Il faut savoir que la plupart des grands voiliers "historiques" étaient à l'origine des cargos à voiles. A partir du milieu du XIXème s., les lois du commerce mondial (déjà !), ont bouleversé l'architecture navale, pour lancer des voiliers transportant le plus rapidement possible le maximum de fret possible avec un équipage le plus réduit possible. Les coques se sont allongées et affinées, les ponts ont perdu leurs superstructures encombrantes, les voilures se sont divisées pour être plus facilement manœuvrables, pour gagner en vitesse et en sécurité. C'est ainsi que sont nés les "clippers", aux carènes élancées, au gréement divisé en trois, quatre et même cinq mâts pour réaliser de longs transits entre l'Europe et l'Amérique du Sud, l'Australie ou l'Asie selon les nécessités de l'époque. C'était bien avant le canal de Panama et un nombre important de ces clippers ont payé un lourd tribut en franchissant le Cap Horn.

La vapeur sonnera le glas de la marine en bois. Seuls les armateurs allemands continueront à croire au fret à la voile jusqu'au milieu des années 1930. La seconde guerre mondiale  décimera la flotte des cargos à voiles dont les survivants seront récupérés par les vainqueurs au titre des prises ou dommages de guerre.

En 1974, il n'en reste plus que quelques exemplaires. Les derniers rescapés sillonnent toujours les mers mais avec une mission différente, la pédagogie et l'apprentissage de la mer aux jeunes marins.

 
Parmi ces voiliers "historiques" :

Kruzenshtern, ex Padua, cargo allemand construit en 1926, devenu soviétique en 1946. C'est le dernier bateau navigant de l'ancienne compagnie allemande P-Liners. Cette compagnie armait également le Passat, transformé en musée à flot à Lübeck ; le Peking, transformé en musée à flot au South Street Seaport de New York ; le Pommern, devenu bateau musée à Mariehamn (Finlande) ; le Pamir disparu dans l'Atlantique en 1957 lors d'un cyclone.

Tovaritch, ex Gorch Fock, voilier-école de la Kriegsmarine construit en 1933, sabordé en 1945, renfloué et devenu soviétique en 1947.

et ses sister-ships :

Sagres II, ex  Albert Leo Schlageter, récupéré par les Américains, vendu au Brésil puis revendu au Portugal en 1961 (Ecole Navale).

Eagle, ex Horst Wessel, prise de guerre. Affecté depuis 1946 à l'U.S. Coast Guards.

Mircea, construit en 1938 pour la Roumanie qui le conservera après la guerre sans vraiment le faire naviguer. Ce n'est qu'après 1975 qu'il s'aventurera au-delà de la Mer Noire.

Dar Pomorza, ex Prinzess Eitel Friedrich construit en Allemagne en 1909. Donné à la France en 1920. Rebaptisé Colbert, il ne sera jamais intégré à la Marine Nationale. Il est revendu à la Pologne en 1929.

Staatsraad Lehmkuhl, ex-Grossherzog Friedrich August, sister-ship du précédent, lancé en Allemagne en 1914, saisi par les Anglais et revendu à la Norvège qui l'utilise toujours (armement privé).

Christian Radich, construit en 1937 en Norvège, initialement navire-école de la Marine Marchande norvégienne, navigue maintenant sous armement privé.


Au fil des années et surtout des effets de la vétusté ou des coûts d'entretien, certains de ces bateaux ne furent plus en état de naviguer ou sont passés pas loin de la disparition :

Tovaritch, après la dislocation de l'U.R.S.S., est passé en 1991 sous pavillon ukrainien, mais a été désarmé en 1993 en raison d'un manque de moyens nécessaires à son entretien. En 1999, le bateau, en mauvais état, est transporté en Allemagne pour y subir des travaux de réparations sans pouvoir jamais renaviguer. Il sera transféré à Stralsund (Allemagne) en 2003 pour être transformé en bateau musée. Rebaptisé, il retrouve son nom d'origine : Gorch Fock.

Dar Pomorza, le bateau polonais est amarré comme bateau musée depuis 1983 à Gdynia (Pologne).

 
En 2013, Sagres II, Eagle Mircea, Staatsraad Lehmkuhl,  Christian Radich et quelques autres naviguent encore.

 
Pour en revenir à Kruzenshtern, il est basé à Riga en Lettonie en 1961, puis transféré en 1981 à Tallin en Estonie. Après l'écroulement du bloc soviétique et l'indépendance de l'Estonie en 1991, il est affecté en Russie à l'Académie d'Etat des Pêches de la Baltique. Il a pour port d'attache actuel Kaliningrad (enclave russe entre la Pologne et la Lituanie). Outre son activité d'apprentissage des cadets de la pêche, il embarque aussi des passagers pour renflouer la caisse de bord.
 


 

 

EN MARGE DE L'ARMADA DE ROUEN 2013

21 Mai 2013
 
Qui comprendrait qu'en tant que rouennais et amateur de grands voiliers, je n'y aille pas de mon petit compliment au sujet de la prochaine Armada qui se déroulera à Rouen pour la 6ème fois, du 6 au 16 Juin 2013 ?

Ce rassemblement, l'Armada, est devenu au fil des années le rendez-vous incontournable de tous les passionnés de grands et beaux voiliers. Mais de par le monde, ces bateaux sont extrêmement sollicités et leurs déplacements bien lents. Il manquera malheureusement pour cette édition 2013 plusieurs grands voiliers "historiques". Mais les absents seront remplacés par un visiteur de marque, dont c'est la première venue à l'Armada, l'un des plus grands voiliers du monde : Kruzenshtern !

Kruzenshtern : Quatre-mâts russe, 115 mètres de longueur et une mâture culminant à 56 mètres de hauteur… La venue à Rouen de ce bateau est un défi de taille à mettre au crédit des organisateurs. Au nombre des difficultés (outre les habituelles tractations diplomatiques et difficiles gestions d'agendas), comment faire passer un voilier aussi haut sous les quatre ponts enjambant la Seine entre le Havre et Rouen, comment passer sous plusieurs lignes à haute tension sans provoquer d'arcs électriques ? Certainement en combinant plusieurs astuces techniques et aussi en peaufinant les horaires de passage, les calculs de marée et de hauteur d'eau de la Seine…

Sans aucun doute Kruzenshtern sera l'attraction principale de cette nouvelle Armada et sa venue va attirer beaucoup de curieux ou de passionnés !

Et moi le premier, car cela fait de nombreuses années que je n'ai pas revu ce bateau pour qui j'ai une particulière affection. Et cette affection est une longue histoire !

 
Il était une fois...
 
Bien longtemps avant la première Armada rouennaise de 1989, mon intérêt pour les grands voiliers a commencé à une époque où la majorité des Français (et moi-même), ignoraient jusqu'à l'existence même de ces bateaux et ne s'intéressaient guère au patrimoine maritime.

Sans vouloir jouer les précurseurs ou les découvreurs, cette passion pour les grands voiliers a donc commencé en 1972, après la lecture d'un article paru dans la revue trimestrielle que publiait alors le Centre Nautique des Glénans (C.N.G.), et qui relatait, outre les activités diverses du Centre Nautique, les récits des croisières vécues par ses membres dans les eaux françaises et aussi européennes.

Dans cette publication, je me souvenais avoir lu que le C.N.G. était membre de la Sail Training Association, une instance toute britannique qui rassemblait tous les deux ans des bateaux-école armés par de jeunes équipiers dans une série de courses reliant différents ports européens. A la mesure de ses moyens, le C.N.G. alignait régulièrement dans cette course un ou deux voiliers de treize mètres : Glénan ou Sereine.

J'avais ainsi lu le récit d'un équipier embarqué sur Glénan lors d'une étape de cette course de 1972, entre Lisbonne et La Corogne. Pour le glénanais lambda que j'étais alors, le parcours avait de quoi surprendre, mais c'était les photos et le contenu de l'article qui m'avaient le plus intrigué. Il n'y était question que de grands voiliers, de goélettes à huniers, de trois-mâts, d'équipiers escaladant les échelles puis glissant sur les vergues pour dérabanter des voiles démesurées. Les photos montraient d'immenses navires, de hautes mâtures couvertes de voiles carrées blanches.

Cet article paru dans la revue des Glénans me laissait donc songeur à plus d'un titre : je découvrais avec étonnement que des bateaux d'un autre âge existaient encore et pouvaient toujours être en état de naviguer ; je comprenais aussi que certains membres de l'association à laquelle j'appartenais savaient vivre des moments intenses en naviguant ailleurs qu'en Bretagne.

 

1974, Révélation à Saint-Malo

Courant juillet 1974, j'apprends par les journaux spécialisés que la Course des Grands Voiliers organisée par la Sail Training Association fera escale, le temps d'un week-end, début août à Saint-Malo. L'article du C.N.G. paru deux ans auparavant refait alors surface dans ma mémoire.

J'ai envie de voir ces navires que je ne connais pas, voir à quoi peut ressembler la marine d'antan. La curiosité me pique insidieusement, et avec un de mes collègues de travail, j'organise le déplacement vers Saint-Malo.

Peu avant d'arriver, nous faisons une courte pause face au large. Au bout de l'horizon, derrière l'île de Cézembre, diluée dans une légère brume, entre la mer et le ciel, flotte une silhouette, imposante et immatérielle à la fois. Une longue coque sombre, surmontée d'un, deux, trois, quatre mâts si hauts qu'ils paraissent défier le ciel. C'est Kruzenshtern ! Kruzenshtern, quatre-mâts soviétique, au mouillage dans le lointain. Je n'ai jamais rien vu de semblable ! Je me sens heureux d'avoir pu être à cet instant, le témoin privilégié d'une scène d'une autre époque : le retour d'un grand voilier à Saint-Malo.

Au pied des fortifications de la ville, le long des quais du bassin Vauban, en même temps qu'ils valorisent les lieux, de vieux gréements se fondent dans un décor construit pour eux : un ancien brick canadien, Barba Negra ; les deux goélettes de la Royale, l'Etoile et la Belle Poule ; deux trois-mâts anglais plus récents, et quelques autres bateaux plus modestes. Avec ces voiliers anciens, les ombres de Surcouf et Duguay-Trouin semblent de nouveau rôder au pied des remparts de Saint-Malo, qui ce soir-là mérite bien sa réputation de cité corsaire.

Même si le nombre de bateaux est restreint, ce spectacle pour le moins inhabituel captive déjà beaucoup de monde, attiré par ces voiliers magiques qui déversent aux pieds de chacun, leur cargaison de souvenirs, de rêves, d'aventures, d'exploits, d'îles inconnues ou de mers lointaines ! Et pourtant, combien de ces badauds vivront ces aventures et connaîtront un jour ces mers ? Moi-même, irai-je un jour vers ces îles à bord de l'un de ces bateaux ? Nul ne sait, mais ce soir à Saint-Malo la magie opère !

Arrivée de Kruzenshtern à Saint-Malo - 03 Août 1974
Le lendemain matin, du haut des remparts, la vue est imprenable sur le quatre-mâts qui pénètre lentement dans l'estuaire de la Rance. Un essaim de minuscules voiles blanches s'agglutine autour de Kruzenshtern.

Il faut dire que le scénario qui se prépare ne manque pas de panache. Kruzenshtern et les détails de sa lointaine silhouette se précisent progressivement. Mais quel dommage qu'il ne soit pas sous voiles ! Une coque de 115 mètres de long, des mâts à 56 mètres au-dessus de l'eau et 3.000 mètres carrés de voilure ne se manœuvrent pas si facilement, surtout au ras des cailloux qui bordent le chenal d'accès au port. Quel dommage pour le réalisme de la scène et pour l'envolée poétique ! Et malgré cela, quel spectacle !

La masse du voilier se détache maintenant clairement de l'horizon et domine sans peine tout ce qui l'entoure. De faux sabords affinent l'imposante coque noire, que prolonge un long beaupré. Cette coque à elle seule semble plus haute que le plus haut des voiliers qui l'accompagne. Et puis, les mâts ! Quatre mâts si hauts qu'ils semblent toucher le ciel ! Ils portent une vingtaine de vergues sur lesquelles sont ferlées des voiles, que malheureusement on ne verra pas. Ce grand voilier est imposant, et pourtant d'une réelle élégance !

Deux remorqueurs viennent le servir ; s'approchent ensuite, le canot de sauvetage vert et orange de la S.N.S.M., et plusieurs vedettes uniformément grises : Marine Nationale, Affaires Maritimes, Gendarmerie, Douanes. L'entrée de Kruzenshtern est une affaire d'Etat… En tout cas, cela déplace les foules, sur mer et aussi sur terre : les remparts, la jetée, les quais sont noirs de monde.

Nous nous rendons jusqu'à l'écluse du Naye, avant que le bateau ne pénètre dans le bassin Vauban. La manœuvre est fort longue, et nous pouvons l'admirer de près. Proche de nous, Kruzenshtern nous domine de toute sa coque, de tous ses mâts. Impressionnant ! Sur le pont plusieurs officiers coiffés de larges casquettes, quelques marins à l'air triste, nous regardent en silence, indifférents ou résignés, paraissant étrangers à l'animation fébrile qu'ils provoquent ici.


Kruzenshtern dans le bassin Vauban de Saint-Malo - 03 Août 1974
Tiré par ses remorqueurs, Kruzenshtern occupe maintenant le milieu du bassin. Le port de Saint-Malo renoue avec ses origines et ressuscite son passé. Ce bateau en lui-même extraordinaire, est vraiment à sa place, au pied des remparts historiques qui ont fait la renommée de la ville.

Avec ces voiliers, d'autres rêves ou d'autres épopées s'enchaînent. Les époques se télescopent. Les anciens cap-horniers se rappellent au souvenir des plaisanciers actuels. Et la mer les réunit tous !

Je vis un retour aux sources, je perçois que la plaisance que je pratique maintenant est née de ces bateaux, de ces lieux. Ce rassemblement de voiliers est un moment unique à vivre. Tous ces équipages, tous ces voiliers, anciens ou actuels, me fascinent et je n'ai d'yeux que pour eux. J'ai trop peur que leur image ne se perde, aussi je prends bon nombre de photos.

Demain tous ces voiliers s'élanceront vers Portsmouth, ultime étape de cette course étonnante. Le rêve est passé, mais après... ? Après ! La prochaine course aura lieu dans deux ans. Peut-être les Glénans inscriront-ils un de leur bateau dans cette future course ? Et peut-être embarqueront-ils des équipiers sur ce même voilier ? Et si je pouvais en être ? Il faudra que j'en sois ! Ne plus être spectateur frustré, mais acteur d'un événement inoubliable. Participer à une course semblable, confronté aux mêmes bateaux, sur d'autres mers... C'est décidé, je vais tout faire pour y parvenir !