LA GLACE EST ROMPUE

MERCREDI 26 AOÛT 2015 - Jour 3 - De SISIMIUT à ILULISSAT - (Groenland)

05h00, debout pour admirer le lever du jour. Et là, pas de déception ! Vers l'est, au-dessus de la côte, le ciel clair est un subtil dégradé de couleurs, de l'orangé en allant vers le rose. La mer est très calme, jusqu'à parfois être lisse comme un miroir dans lequel se reflète le ciel. La mer est rose ! Il faut le voir pour le croire. Le jour se lève lentement, prend son temps pour éclairer la baie de Disko.
Aux petites heures dans la baie de Disko
Ce matin, nous sommes au sud d'Ilulissat au large d'un fjord long de 50 km qui est le débouché sur la mer d'un important glacier issu de la calotte polaire. Le Sermeq Kujalleq, cet énorme glacier de 4.000 km² est la plus grosse fabrique d'icebergs de l'hémisphère nord. Il produit des icebergs si volumineux que ceux-ci peuvent rester bloqués plusieurs années dans le fjord. Comme le glacier avance d'environ 20 m par jour, la pression augmente régulièrement jusqu'à la rupture brutale du verrou que forment les plus gros icebergs échoués sur un seuil sous-marin.
Baie de Disko
S'en suit alors une réaction en chaîne où tout se brise dans un énorme fracas et se disperse en mer en blocs plus ou moins volumineux qui se baladent ensuite au gré des vents et des courants.
Le bateau navigue prudemment dans le champ de glace qui se densifie progressivement. La mer est chargée de milliers de petits ou gros blocs qui dérivent. Le paysage parait figé, mais en réalité c'est en perpétuel mouvement. Avec le soleil qui arrive, c'est une explosion de lumière sur les faces irrégulières des icebergs, du blanc éclatant au gris clair en passant par le rose. Cela évolue lentement à mesure que le bateau progresse. Un feu d'artifice matinal au ras de l'eau. Je savoure ce petit matin qui à lui tout seul vaut le voyage ! Quelle chance !
En quelques minutes, la revanche est prise sur l'Antarctique qui, en 2011, ne nous avait pas gâtés par sa luminosité.
Baie de Disko
06h30, le Soléal est au mouillage devant le village d'Ilulissat. C'est calme, la mer est lisse, pas une ride, pas une ondulation, pas un bruit si ce n'est de temps en temps dans le lointain, le craquement sourd d'un iceberg qui se brise et se renverse.

Le Soléal, mouillé devant Ilulissat
Aujourd'hui, nous participons à deux excursions qui vont nous rapprocher du monde de la glace.
Ce matin, un bateau de pêche local vient nous chercher à la "marina", la plate-forme de débarquement située à l'arrière du Soléal, pour effectuer un circuit au plus près des icebergs échoués devant le fjord. Spectaculaire ! Des monstres, des géants de glace nous dominent, nous écrasent de toute leur masse. Le petit bateau serpente, louvoie au plus près de ces colosses disproportionnés. Impressionnant.
Le soleil n'est pas bien haut, et nous passons de l'ombre à la lumière, du brillant au sombre, de la glace éclatante à celle noircie par les moraines, de la glace lisse à celle rayée de profondes stries, de l'iceberg tabulaire à celui rongé par la mer avec des grottes ou des pointes.
Violent contre-jour
Notre patron pêcheur nous explique que le sondeur de son bateau indique 266 m de fond et que les icebergs que nous longeons sont échoués… 266 m de glace sous l'eau ! La hauteur hors de l'eau de ces mastodontes doit avoisiner une quarantaine de mètres. A naviguer près d'eux au ras de l'eau, on se sent bien petits et bien fragiles !
Ilulissat - Le chalutier donne l'échelle de l'image 
Sur le pont du petit chalutier, la température est à la mesure du paysage : glaciale. Nous n'avons pas regretté notre habillement polaire de circonstance et nous avons bien apprécié le café chaud à notre retour à bord du Soléal.
L'après-midi, nous avons choisi de faire une petite rando vers la rive nord du fjord de glace. Nous empruntons un bus très rustique qui nous fait traverser rapidement le village d'Ilulissat. L'urbanisme n'y est pas plus organisé qu'à Sisimiut, mais le village parait plus animé, plus actif.
Le bus nous dépose à l'extérieur de l'agglomération, près d'un vaste chenil à ciel ouvert. Tous les chiens de traineaux du village sont parqués là durant l'été, enchaînés auprès de leur niche sommaire, accablés et faméliques, attendant avec résignation que leur maître daigne leur apporter un quelconque morceau de viande. On est loin du concours de beauté canine, huskies, samoyèdes et autres malamutes ont l'œil triste et le poil bien terne. C'est le lot de tous les chiens en Arctique. Pas réjouissant ! Les Inuits n'éprouvent guère de sentiments pour leurs chiens qui ne sont juste que des chiens de travail durant l'hiver et celui qui n'est pas dans le droit fil de la meute ne vit pas bien vieux. C'est comme cela depuis toujours, mais les Inuits savent bien que le sujet est sensible.  
Nous cheminons sur un platelage surplombant des zones de tourbe, de mousse vert clair, de linaigrettes. La moindre plante s'accroche à son bout d'humus et ne dépasse pas quelques centimètres de hauteur. Les arbres de la région, les saules arctiques qui s'étalent au ras du sol ne sont guère plus hauts.
Ciel bleu, grand soleil, la température est presque agréable. D'un promontoire, nous dominons le fjord d'Ilulissat par lequel tentent de s'échapper les icebergs issus du glacier Sermer Kujalleq. C'est un chaos indescriptible à perte de vue de blocs qui se chevauchent et s'entrechoquent. De très gros icebergs sont bloqués là pour des années avant qu'ils n'aient suffisamment fondu pour continuer leur route vers la mer. Fascinant.
Le fjord d'Ilulissat, exutoire du glacier Sermeq Kujalleq
Nous rejoignons le Soléal en fin d'après-midi à bord d'un des Zodiac™ en louvoyant à travers les glaçons qui encombrent la baie.
18h00, appareillage. Avec Nelly, nous restons sur les ponts extérieurs à profiter des rayons du soleil qui n'a pas l'air décidé à se coucher. Pour ne pas troubler la quiétude du moment, le Soléal glisse lentement sur la mer toute lisse en évitant quelques belles pièces de glace. Très loin, trop loin, un souffle de baleine, puis une grande nageoire caudale qui sort de l'eau et disparait aussitôt. Le ciel s'enflamme doucement. La nature est belle…
21h00, le Soléal contourne l'île Disko par l'est en se frayant un chemin à travers des icebergs de plus en plus nombreux et de plus en plus gros. Le ciel vire au rouge orangé, la mer et les icebergs sont roses. Vu de l'arrière du pont 6, le Soléal trace sa route sur une mer quasiment plate et dans le sillage, la pleine lune se lève…
21h30, réunion au théâtre. Le Commandant nous expose avec beaucoup d'humour le déroulement de la croisière du point de vue nautique. Raphaël, le Chef d'Expédition, nous présente les sites naturels qu'il compte nous faire découvrir, avant que chaque membre de son équipe ne se présente lui-même.

Aparté :
Une fois qu'ils peuvent flotter et qu'ils ont retrouvé leur liberté, les icebergs de la baie de Disko sont entrainés par une branche du Gulf Stream le long de la côte occidentale du Groenland jusqu'au nord de la mer de Baffin où ils font demi-tour. Ils sont ensuite emportés vers le sud par des courants froids le long de la côte orientale de l'île Baffin, descendent au large du Labrador et de Terre Neuve et errent dans l'Atlantique Nord jusqu'à de basses latitudes avant de se diluer dans l'océan.
Le Titanic a coulé par 41°46' Nord et des icebergs particulièrement résistants ont déjà été repérés jusqu'à la latitude des Bermudes (32°N).

2 commentaires:

  1. Je me revois sur le pont, tôt le matin, sous cette magnifique lumière orange/rose ;) j'appréciais aussi beaucoup ces instants ! Encore merci de les partager avec nous.

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  2. Superbes photos de lever de soleil!
    Nous avions aussi fait l'excursion avec les petits bateaux de pêche, nous étions sur le Else, Michel avait été invité par le patron à monter à la passerelle, super souvenir. Il faisait froid et gris mais les couleurs sur les icebergs étaient malgré tout magnifiques, on avait adoré. Le matin nous avions fait la petite randonnée Sermermuit trail, temps maussade aussi, mais nous l'avions bien aimée.

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