L'ILE SAINT-LAURENT

LUNDI 14 SEPTEMBRE 2015 - Jour 22 - SAVOONGA - (Alaska - U.S.A.)
Commencé hier à Teller à 19h30, le plein de carburant à couple d'une barge s'est achevé à 00h15. Le passage à la pompe est une opération très longue. Aussitôt fait, le Soléal a remis en route pour la dernière journée complète de croisière.
07h15 à la passerelle. Le navire fait cap au sud-ouest vers la dernière escale de ce périple : le village de Savoonga sur l'île Saint-Laurent. Le ciel est très nuageux mais la visibilité est nette. La mer de Béring est agitée, le bateau roule et tangue quelque peu.



09h00 au théâtre, Raphaël, le Chef d'Expédition nous fait un récapitulatif et un grand survol de la croisière, en nous rappelant les débarquements les plus intéressants ou les rendez-vous inédits avec les communautés locales ainsi que les plus belles rencontres avec les animaux.
Chaque naturaliste intervient ensuite en faisant une présentation décalée de son activité de prédilection, images ou films à l'appui. L'humour, l'ironie ou le contretemps ne sont jamais très loin. Ainsi avons-nous eu droit à un rapide exposé sur les différentes résidences du Père Noël revendiquées par chaque pays ou région du Grand Nord. Ou bien une étude comparative très drôle sur les variétés d'excréments que la faune arctique dépose sur le sol ! Ou encore, l'ours blanc vu à travers l'imagerie populaire, etc… Nous avons eu la preuve que les naturalistes ordinairement très sérieux avec leur passion, sont aussi capables de la tourner en dérision…

"Récap" au théâtre
L'ïle Saint-Laurent au milieu de la mer de Béring

11h00, le Soléal s'approche de l'île Saint-Laurent. C'est une île allongée au profil montagneux, bordée de falaises sur sa côte nord. Le village de Savoonga s'étire en bordure de mer. Un débarquement et une visite y sont prévus, mais le vent et la houle font déjà douter de la réussite de l'opération. Avec le pilote américain, toujours à bord, le Commandant et le Chef d'Expédition cherchent une alternative en suivant la côte vers l'est pour faire une balade en Zodiac™ afin d'observer les nombreux oiseaux qui nichent dans les falaises.
 
Reconnaissance des falaises de Saint-Laurent. Trop agité !
11h45, une longue reconnaissance en canot met fin à ces espoirs à cause de la forte houle peu propice à une bonne observation. Demi-tour !
C'est ainsi que nous avons atteint le point le plus occidental de la croisière… Nous-mêmes, n'avons jamais été aussi loin dans l'ouest ! Un nouveau record inutile vient de tomber : 170°29' ouest, attesté par le GPS du bord !

A l'ouest ! Un peu plus à l'ouest !

12h00, tous les passagers sont conviés autour de la piscine du pont 6 pour l'apéritif de clôture de la croisière. A l'extérieur, le vent est glacial. Après une loterie à but caritatif pour gagner la carte du parcours, la petite troupe de danse du bateau et les hôtesses réceptionnistes proposent un court spectacle intitulé fort à propos "Winter Show". C'est bien réalisé et humoristique. C'est l'occasion d'un plongeon dans la piscine, qui bien que toujours en service n'a été que rarement utilisée durant cette croisière…

Spectacle de clôture sur le pont 6
En arrière-plan, la Russie. A gauche, l'ile Saint-Laurent
Il n'y a pas de manchots en Arctique. On pardonne !

14h30, après avoir contourné les curieux rochers isolés de Stolbi, le Soléal fait route au nord-est vers le petit port de Nome, terme de cette croisière…
Comme à l'habitude, cette décision du Commandant ne me ravit pas ! Ce sont les heures les plus difficiles de la croisière, celles où l'on comprend que le voyage touche à sa fin avant même d'avoir débarqué. On est toujours dans l'ambiance, mais sans illusions. On voudrait que cela dure en sachant que c'est quasiment fini. Soupir… !
 
Rochers isolés de Stolbi, au nord de l'ile Saint-Laurent
C'est l'heure du bilan de ce très long voyage où, en 3 semaines, nous avons parcouru 4.918 milles nautiques (9.100 km), tout au nord du monde en suivant la côte groenlandaise et en longeant le continent nord-américain. Ce n'est pas rien !
 
La totalité du parcours : 4.918 milles marins
Nous avions choisi ce voyage, d'abord et surtout, pour l'intérêt de son parcours dans des régions très peu visitées. Pour ce faire, nous n'avions pas d'autre option que Ponant qui est la seule compagnie à naviguer sur la totalité de cet itinéraire. Néanmoins, nous n'étions pas rassurés par l'argumentaire élitiste développé dans les catalogues de la compagnie, qui insiste beaucoup sur le luxe, le raffinement, etc, qui dans notre esprit ne sont pas des notions vraiment compatibles avec une longue "expédition" dans des contrées reculées au climat incertain.
Les passagers :
Nous avions peur que cet élitisme entraine à bord une atmosphère compassée et des mondanités où l'on ne se côtoie qu'entre soi. Peut-être la motivation et l’état d’esprit des passagers étaient-ils différents de celui d’une croisière conventionnelle ? (L'an passé, à bord de l'Aranui 3, le comportement de deux couples qui ne juraient que par Ponant nous avaient fait craindre le pire…). 
Nous avons plutôt été agréablement surpris. L’intérêt des deux restaurants et le fait de ne pas avoir de place attribuée à table ainsi que l'ordre aléatoire des débarquements en Zodiac™ à permis le brassage des passagers et facilité les échanges. Cela s’est plutôt bien passé et nous avons côtoyé plusieurs couples dont les motivations et les goûts étaient proches des nôtres.
Les hommes et les femmes du bord :
J'ai passé beaucoup de temps à la passerelle… C'est un monde clos et strict avec ses règles, ses usages, ses silences… qu'il faut savoir respecter. J'y ai trouvé ma place progressivement sans jamais forcer et personne ne m'a fait comprendre que j'étais un intrus. J'y ai vécu de bons moments très enrichissants. Les jeunes élèves-officiers, (qui n'ont pas encore l'habitude d'être longtemps coupés du monde extérieur), étaient visiblement ravis de pouvoir converser avec les passagers, quand ils en avaient la possibilité. Les lieutenants, qui sont de longue date intégrés au système et investis d'une lourde responsabilité, communiquent moins spontanément mais ils ne refusent jamais de répondre à une question judicieuse sur leur tâche à bord. Il y a eu avec eux de bons échanges lors des quarts du petit matin ou de début de nuit.
A l'extérieur, le Commandant est un homme courtois et plein d'humour, toujours dans son rôle. Mais dès qu'il pousse la porte de la passerelle, il s'investit instantanément dans la navigation, jauge la situation d'un seul coup d'œil, fait la synthèse de tous les cadrans de navigation en une seconde et distribue ses consignes en peu de mots.
Le Commandant se faisait également un devoir d'informer les passagers en leur annonçant lui-même les appareillages, les arrivées aux escales, les observations animalières imprévues, etc… A la radio, il a même réveillé ses passagers pour les inviter à admirer une aurore boréale, et il ne manquait jamais de conclure ses interventions par : "Que du bonheur !".   
De même, les guides d’expédition, les naturalistes, étaient toujours très disponibles et à l'écoute des passagers, même en dehors de leurs interventions. Le fait qu’ils pilotaient eux-mêmes les Zodiac™ ou qu'il était possible de dîner à leur table favorisait les relations.
Globalement, sans s'écarter du cadre professionnel, nous avions l'impression que le personnel embarqué se sentait proche des passagers et que les rapports étaient plutôt chaleureux. Sans doute à cause de leur nombre réduit, les passagers n'étaient ni transparents, ni anonymes.
  
Le bateau :
De construction récente (2013), le Soléal avec ses lignes très épurées et son nombre réduit de ponts ressemble plus à un grand yacht qu'à un gros paquebot. C'est un joli bateau, sûr, confortable, aux aménagements de bon goût sans luxe tapageur.
Nous disposions au pont 3 d'une belle cabine dont la sobriété de la décoration nous convenait bien. Le balcon était un petit plus dont nous avons peu profité… à cause de la température extérieure qui n'incitait pas au bain de soleil. Pour compenser, la salle d'eau était équipée d'une cloison vitrée (occultable), qui permettait de prendre sa douche ou se raser… en regardant la mer. Le luxe suprême !
Ce que nous avons regretté :
·        Le manque de grands cétacés (en dehors d'un important troupeau de narvals aperçu au Nunavut). Peut-être n'étions-nous pas au bon endroit au bon moment, mais la vision de ces grands animaux a été trop rare, lointaine et bien fugitive.
·        La quasi absence de banquise. On s'en doutait un peu, mais cela nous a aussi privés de marcher dessus et d'observer de nombreux phoques.
·        L'absence de morses.
Ce que nous avons aimé le plus :

·         La météo exceptionnelle au Groenland et au Nunavut.
·         Les levers de soleil interminables, la couleur orangée du ciel, le violet des nuages et le rose de la mer et des icebergs au petit matin.
·         Les couchers de soleil tout aussi interminables et leurs effets dramatiques dans le ciel.
·         Les icebergs colossaux du Groenland.
·         L'accueil des communautés inuites, en particulier celle de Kullorsuaq.
·         La navigation entre les icebergs de la baie de Kullorsuaq
·         Les longues observations des ours polaires. Impressionnant !
·         Le pèlerinage historique sur l'île Beechey sur les traces de John Franklin et J-R  Bellot.
·         La rencontre improvisée en mer avec le rameur français Charles Hedrich.
·         Le brouillard dans la banquise et l'arc blanc.
·         Les terrains mouvants de Smocking Hills
·         L'arrivée aux îles Diomède et l'ambiance mystérieuse de bout du monde.

Avant même de débarquer, nous savons déjà que nous avons fait un voyage exceptionnel, riche en émotions, en rebondissements où aucune journée n'était semblable à la précédente. Alors, pour paraphraser le Commandant : "Que du bonheur !"
18h30, dernier apéritif au salon du pont 3 avec les amis de cette croisière, puis dîner au restaurant du pont 2.
21h00, dernier quart de passerelle. J'en profite pour remercier le lieutenant et l'élève-officier de m'avoir supporté presque tous les soirs… Au final, c'est le lieutenant et l'élève qui se sont montrés reconnaissants de leur avoir rendu visite quotidiennement. Etonnant !
                                                                                                                                              
22h00, il a bien fallu se résoudre à faire les valises et les déposer dans la coursive !

1 commentaire:

  1. Nadine & Jean-Claude Forestier.9 novembre 2015 à 01:09

    Remarquablement complet, agréablement rédigé, richement illustré, nous conseillons ce blog à tous nos amis qui souhaitent retrouver les grandes et petites émotions de ce qui est toujours une remarquable aventure maritime. Nous garderons surtout le souvenir d'une vraie et belle passion partagée.

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