UN JOUR POUR L'HISTOIRE

MARDI 1er SEPTEMBRE 2015 - Jour 9 - RADSTOCK BAY - ÎLE BEECHEY
(Île Devon -Nunavut)

La navigation a été aussi paisible que les nuits précédentes. Difficile d'imaginer que nous sommes dans une des régions les plus extrêmes du globe avec une météo aussi stable, aussi calme, aussi lumineuse. Ce matin, c'est surtout la température qui nous rappelle que nous sommes dans le Grand Nord : 3,5° C ! Avec la vitesse du bateau, il fait frisquet sur les ailerons de la passerelle.
 

Le Soléal a navigué toute la nuit en suivant de près la côte sud de l'île Devon, le long d'un paysage de hauts plateaux horizontaux et de falaises de roche brune tombant brutalement dans la mer. Quelques ruptures dans ces plateaux font place à des baies plus ou moins profondes ou des plages de cailloux.
 

En tout début de matinée, le Soléal mouille dans la baie de Radstock, tout au sud-ouest de l'île Devon, au large d'une longue plage encadrée par les falaises du cap Liddon à gauche et l'étrange monticule de Caswall Tower à droite (200 m de hauteur).
 
Le rocher de Caswall Tower dans Radstock Bay

09h30, débarquement sur la plage de cailloux au pied de Caswall Tower. Aussitôt franchie cette plage, nous sommes face au désert arctique. Un désert minéral absolument horizontal sur des kilomètres carrés avec pour limite des hauts plateaux également horizontaux. Rien pour égayer le décor, si ce n'est deux ou trois bidons abandonnés, peut-être des vestiges d'un ancien campement ou bien poussés là par le vent que rien ne peut arrêter ? Ces bidons sont le seul relief de cette morne plaine.
 
On trouve les premiers plans qu'on peut !

Bien en retrait de la plage et sur l'arrière de Caswall Tower, subsistent quelques vestiges d'habitations de la période thuléenne - 1100 à 1600 après J.C. - relativement bien conservés. On peut encore voir quelques éléments du soubassement circulaire en pierre de ces maisons qui étaient de dimensions très réduites. Quelques ossements de baleines sont encore visibles, le crâne et les longues mandibules des cétacés servaient de charpente sur laquelle les thuléens fixaient des peaux d'animaux pour réaliser la toiture. Il n'y a plus les peaux, mais tout le reste est d'époque, parait-il. Le froid conserve !
 
Nous grimpons sur les premiers contreforts de Caswall Tower d'où nous avons une vue dominante sur l'immense désert de pierres qui parait encore plus vaste. Pas gai !
 
Le Soléal quitte la baie de Radstock à 12h00 pour une courte navigation vers l'île Beechey, en longeant la côte sud de l'île Devon et en en naviguant au cœur d'un cadre impressionnant de falaises hostiles. A droite, l'imposant cap Riley tombe brutalement dans la mer et en face de nous, se profile la partie sud de l'île Beechey, tout aussi verticale. Entre les deux, s'ouvre la baie de l'Erebe dans laquelle le Soléal va se mettre à l'ancre.
 
L'île Beechey en face, le cap Riley à droite

Nous continuons ainsi notre progression dans l'Histoire. Cette approche lente et spectaculaire nous mène vers les lieux où se perpétue encore le souvenir de l'expédition de John Franklin qui s'est achevée tragiquement en 1847. Le Passage du Nord-Ouest et Franklin sont indissociables.
 
 

A ce stade de la croisière, nous devons faire un aparté dans le récit pour mieux y revenir après.
 
Il y a parmi l'équipe de naturalistes, Nadine et Jean-Claude F., un couple qui n'est à bord que le temps de cette croisière. En fait, ils sont plus conférenciers que naturalistes. Ils sont là pour nous parler du Nunavut et nous faire rentrer dans l'Histoire du Passage du Nord-Ouest, de l'expédition de John Franklin et des opérations de recherche qui ont suivi.
 
Depuis 1994, Nadine et Jean-Claude, se sont passionnés pour l'Arctique et plus spécialement le Nunavut au cours de 20 voyages dont 5 expéditions. Ils ont partagé la vie des Inuits dans plusieurs communautés de l'île Baffin, de Resolute Bay ou Gjoa Haven. Ils maîtrisent donc le sujet !
 
Cette passion de l'Arctique les a également amenés à effectuer trois séjours sur l'île Beechey en autonomie complète (autrement dit, en camping. Et Beechey, même l'été, ce n'est pas la Côte d'Azur !).
 
Ignorant alors tout, la découverte sur cette île d'artefacts liés à l'expédition Franklin les intrigue. Et surtout, la présence sur place d'une plaque en marbre "In memory of Lt. Bellot of the French Navy…" les laisse perplexes. Pourquoi cette plaque britannique à la mémoire d'un Français ? Qui était ce Bellot ? Pourquoi ?
 
Voulant en savoir plus, ils vont alors se lancer dans une très longue enquête de plusieurs années sur les lieux mêmes de la vie de Franklin et de Bellot, fouiller dans les archives britanniques, canadiennes, françaises, rassembler des écrits, des croquis, des cartes marines… et en faire la synthèse.
 
Peu à peu, ils reconstituent le déroulement de l'expédition Franklin et l'intervention de Bellot. Au fil des années, ils vont aller de doutes en certitudes pour rétablir la véracité d'une histoire largement ignorée en France. A travers leurs conférences, films, livres et autre site internet, ils partagent leurs expériences et leurs connaissances acquises lors de cette passionnante enquête : leur site Internet : Latitude 50
 
Leur présence et leur disponibilité à bord du Soléal, spécialement pour cette croisière, et les relations chaleureuses qui en ont découlé ont été un véritable plus que nous avons particulièrement apprécié.
 


Localisation des sites historiques de l'île Beechey
Nous débarquons en début d'après-midi sur une plage de cailloux, très pentue, au sud-est de l'île Beechey. A cette heure, il y fait déjà sombre, la plage est à l'ombre d'une haute falaise rocheuse qui semble nous écraser. Cela dramatise encore un peu plus l'ambiance.
 
Au cours de leurs conférences à bord, Nadine et Jean-Claude nous ont déjà relaté les déboires de l'expédition Franklin. Mais là, sur la plage, les lectures ou les récits prennent en leur présence une autre dimension. A les écouter nous commenter eux-mêmes les différents monuments ou vestiges que nous voyons sur la plage, il s'en dégage un intérêt décuplé et une charge émotionnelle certaine.
 
Nous étions venus pour le Passage lui-même et aussi pour les faits historiques qui y sont liés. Et là, à Beechey en compagnie de Nadine et Jean-Claude, nous voyons, nous touchons l'Histoire dont ils sont les passeurs. Pas banal !
 
Dans l'ombre, l'axe de cabestan posé par Belcher

En 1853, l'amiral britannique Belcher parti à la recherche de Franklin a voulu perpétuer le souvenir de celui-ci en fixant sur le haut de la plage un axe de cabestan, récupéré sur un voilier coulé dans la baie. Ce cabestan est devenu le Mémorial Franklin. Plus tard, Lady Franklin, a fait sceller une grande plaque de marbre blanc au pied du cabestan rendant hommage à son mari et aux marins qui l'accompagnaient.
 
 
Une autre plaque en marbre noir a été apposée contre le cabestan en souvenir de J-R Bellot, le jeune lieutenant français qui avait spontanément participé à une expédition de recherche financée par Lady Franklin. Il a disparu en 1853 en se noyant dans le canal de Wellington, à l'ouest de l'île Devon. Les britanniques lui ont toujours été reconnaissants de son engagement à leur côté pour retrouver Franklin.
 
La plaque en l'honneur de J-R Bellot fixée sur l'axe de cabestan

 
En avant du Mémorial, à demi encastrées dans les galets de la plage, des boîtes de conserve rouillées symbolisent une croix. Qui les a posées, quand ? Peut-être est-ce pour rappeler que l'équipage de Franklin était sans doute mort empoisonné par le plomb des soudures de ces boites ?
 
Ces monuments sont toujours sous la sauvegarde du Canada qui les entretient tant bien que mal, afin qu'ils ne disparaissent pas érodés par le dur climat de la région.
 
A l'écart, une pyramide en bois rappelle la forme d'un cairn (qui à l'origine servait à laisser des messages et signaler son passage ou sa présence), où chaque bateau en escale dépose un tube scellé dans lequel est placée la liste de l'équipage ou des passagers d'un simple voilier ou maintenant d'un paquebot. Et notre Commandant ne dérogera pas à la tradition. Bizarre de penser qu'un jour, dans un an, dans un siècle, quelqu'un trouvera nos noms dans l'un de ces tubes… !
 
Cairn moderne et les tubes contenant les listes d'équipage

Ces monuments et l'austérité des lieux nous aident à nous imprégner des drames qui se sont déroulés lors de la recherche forcenée du Passage. Et ce n'est pas fini, en groupe nous entreprenons de nous rendre sur le vaste plateau au sommet de l'île. 240 m à gravir dans un pierrier en forte pente, dans l'air froid et sec.
 
Marche vers le cairn de Franklin

Un bel exercice ! Les cailloux roulent sans cesse sous les bottes. Pour diminuer la pente, chacun se croise et se recroise en zigzagant de plus en plus fréquemment au fur et à mesure de la progression. Exténuant ! Le seul avantage, en se retournant, nous avons une superbe vue dominante sur le Soléal mouillé au milieu de la baie de l'Erèbe et au loin sur l'imposant cap Riley. Splendide !  
 
Encore un effort et nous arrivons sur le plateau. Immense, terrible ! Un paysage lunaire, pelé, scalpé, minéral, horizontal à l'infini ! Grandiose de désolation ! Où que le regard se tourne, il n'y a rien. Rien que de la pierre ! Sous les effets du gel et du dégel, cette pierre claire se délite en fines lamelles dressées verticalement et sur lesquelles il est bien difficile de marcher.
 
A travers le plateau désertique de l'île Beechey

Au bout de la marche, nous apercevons un cairn au bord de la falaise sud de l'île. Il aurait été édifié par Franklin pour être vu du large. L'ancien mât de signalisation est couché, brisé sur le sol. Ce cairn a été fouillé par les équipes de recherche, mais mystère, personne n'a jamais compris pourquoi Franklin n'avait pas laissé de message sous les pierres.
   
Nous poursuivons au-delà du cairn, jusqu'au bord du plateau de l'île, face au cap Riley. Vers le sud-est, de l'autre côté du détroit de Lancaster, on aperçoit l'île du Prince Léopold et ses hautes falaises. Nous dominons l'Arctique. Aujourd'hui, c'est grandiose ! Et pourtant, que de drames subis en ces lieux !
 
Le cairn de Franklin au sommet de l'ile Beechey,
face au détroit de Lancaster


En surplombant l'Arctique, face au cap Riley

La descente en quittant le plateau a été encore plus laborieuse que la montée à essayer de se retenir dans la pente et ne pas déraper dangereusement dans les éboulis. Nous arrivons ainsi directement sur la plage nord de l'île.
 
Autre lieu de mémoire : En pleine nature, dans une légère pente à quelques mètres du rivage, il y a là bien alignées quatre tombes, simples amas de pierres. Sur l'avant, quatre stèles en bois blanchi par les années. Plus récemment, quatre plaques en bronze ont été apposées sur les stèles. Trois membres de l'équipage de Franklin reposent ici depuis 1846 et un autre marin de l'expédition Belcher depuis 1854, dans un cadre minéral au dépouillement absolu.
 
Dans un paysage de désolation,
à droite, les 3 tombes des marins de Franklin, à gauche, celle d'un marin de Belcher


La plaque scellée par Nadine et Jean-Claude,
sur le petit cairn qu'ils ont édifié en 2012 sur la plage de l'île Beechey
 
A peu de distance des tombes des marins disparus, Nadine et Jean-Claude ont édifié, lors d'une expédition au cours de l'été 2012, un petit cairn sur lequel ils ont scellé une plaque en cuivre afin que les quelques navigateurs en escale sur cette île perdue n'oublient pas le sacrifice du Lieutenant Bellot.
 
En cette fin d'après-midi, Nadine et Jean-Claude sont avec nous et d'autres passagers devant la plaque. Emouvant !
 

4 commentaires:

  1. Prévost Michèle24 octobre 2015 à 18:04

    J'ai lu avec grand intérêt le journal de votre voyage dans le Grand Nord et j'aurai aimé être à vos côtés car je suis une des arrières petites nièces de Joseph René Bellot et de ce fait ai fait connaissance de Nadine et Jean Claude Forestier qui me tiennent toujours au courant de leurs découvertes et me font rêver de ce lieu encore mystérieux et magnifique.

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  2. Merci pour votre commentaire et de l'intérêt que vous avez porté au récit de ce voyage extraordinaire par la beauté des sites visités. Pourtant ces sites passionnants ont été des mers et des terres de souffrance pour tous ceux qui ont voulu en découvrir les secrets.
    Votre arrière-grand oncle était de ceux-là. Nadine et Jean-Claude, par leur perspicacité, ont permis de mettre à jour son histoire peu banale et perpétuer sa mémoire. Cordialement. JJM

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  3. Les ptits hommes rouges partis à la conquête !!
    Sans rire, vraiment intéressant pour vous d'avoir pu bénéficier de 2 passionnés qui vous ont fait partager leurs connaissances de cette histoire passionnante. Je vais aller voir leur site également.
    Rien qu'à la lecture, on en ressent toute l'émotion !

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  4. En effet, quelle chance d'avoir pu bénéficier de cet accompagnement! Merci pour le lien.

    (Apparté : je ne sais pas pourquoi ton blog n'apparait plus dans ma liste de lecture, du coup j'ai plein de messages en retard! Je m'en vais rattraper ça).

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