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UN JOUR POUR L'HISTOIRE

MARDI 1er SEPTEMBRE 2015 - Jour 9 - RADSTOCK BAY - ÎLE BEECHEY
(Île Devon -Nunavut)

La navigation a été aussi paisible que les nuits précédentes. Difficile d'imaginer que nous sommes dans une des régions les plus extrêmes du globe avec une météo aussi stable, aussi calme, aussi lumineuse. Ce matin, c'est surtout la température qui nous rappelle que nous sommes dans le Grand Nord : 3,5° C ! Avec la vitesse du bateau, il fait frisquet sur les ailerons de la passerelle.
 

Le Soléal a navigué toute la nuit en suivant de près la côte sud de l'île Devon, le long d'un paysage de hauts plateaux horizontaux et de falaises de roche brune tombant brutalement dans la mer. Quelques ruptures dans ces plateaux font place à des baies plus ou moins profondes ou des plages de cailloux.
 

En tout début de matinée, le Soléal mouille dans la baie de Radstock, tout au sud-ouest de l'île Devon, au large d'une longue plage encadrée par les falaises du cap Liddon à gauche et l'étrange monticule de Caswall Tower à droite (200 m de hauteur).
 
Le rocher de Caswall Tower dans Radstock Bay

09h30, débarquement sur la plage de cailloux au pied de Caswall Tower. Aussitôt franchie cette plage, nous sommes face au désert arctique. Un désert minéral absolument horizontal sur des kilomètres carrés avec pour limite des hauts plateaux également horizontaux. Rien pour égayer le décor, si ce n'est deux ou trois bidons abandonnés, peut-être des vestiges d'un ancien campement ou bien poussés là par le vent que rien ne peut arrêter ? Ces bidons sont le seul relief de cette morne plaine.
 
On trouve les premiers plans qu'on peut !

Bien en retrait de la plage et sur l'arrière de Caswall Tower, subsistent quelques vestiges d'habitations de la période thuléenne - 1100 à 1600 après J.C. - relativement bien conservés. On peut encore voir quelques éléments du soubassement circulaire en pierre de ces maisons qui étaient de dimensions très réduites. Quelques ossements de baleines sont encore visibles, le crâne et les longues mandibules des cétacés servaient de charpente sur laquelle les thuléens fixaient des peaux d'animaux pour réaliser la toiture. Il n'y a plus les peaux, mais tout le reste est d'époque, parait-il. Le froid conserve !
 
Nous grimpons sur les premiers contreforts de Caswall Tower d'où nous avons une vue dominante sur l'immense désert de pierres qui parait encore plus vaste. Pas gai !
 
Le Soléal quitte la baie de Radstock à 12h00 pour une courte navigation vers l'île Beechey, en longeant la côte sud de l'île Devon et en en naviguant au cœur d'un cadre impressionnant de falaises hostiles. A droite, l'imposant cap Riley tombe brutalement dans la mer et en face de nous, se profile la partie sud de l'île Beechey, tout aussi verticale. Entre les deux, s'ouvre la baie de l'Erebe dans laquelle le Soléal va se mettre à l'ancre.
 
L'île Beechey en face, le cap Riley à droite

Nous continuons ainsi notre progression dans l'Histoire. Cette approche lente et spectaculaire nous mène vers les lieux où se perpétue encore le souvenir de l'expédition de John Franklin qui s'est achevée tragiquement en 1847. Le Passage du Nord-Ouest et Franklin sont indissociables.
 
 

A ce stade de la croisière, nous devons faire un aparté dans le récit pour mieux y revenir après.
 
Il y a parmi l'équipe de naturalistes, Nadine et Jean-Claude F., un couple qui n'est à bord que le temps de cette croisière. En fait, ils sont plus conférenciers que naturalistes. Ils sont là pour nous parler du Nunavut et nous faire rentrer dans l'Histoire du Passage du Nord-Ouest, de l'expédition de John Franklin et des opérations de recherche qui ont suivi.
 
Depuis 1994, Nadine et Jean-Claude, se sont passionnés pour l'Arctique et plus spécialement le Nunavut au cours de 20 voyages dont 5 expéditions. Ils ont partagé la vie des Inuits dans plusieurs communautés de l'île Baffin, de Resolute Bay ou Gjoa Haven. Ils maîtrisent donc le sujet !
 
Cette passion de l'Arctique les a également amenés à effectuer trois séjours sur l'île Beechey en autonomie complète (autrement dit, en camping. Et Beechey, même l'été, ce n'est pas la Côte d'Azur !).
 
Ignorant alors tout, la découverte sur cette île d'artefacts liés à l'expédition Franklin les intrigue. Et surtout, la présence sur place d'une plaque en marbre "In memory of Lt. Bellot of the French Navy…" les laisse perplexes. Pourquoi cette plaque britannique à la mémoire d'un Français ? Qui était ce Bellot ? Pourquoi ?
 
Voulant en savoir plus, ils vont alors se lancer dans une très longue enquête de plusieurs années sur les lieux mêmes de la vie de Franklin et de Bellot, fouiller dans les archives britanniques, canadiennes, françaises, rassembler des écrits, des croquis, des cartes marines… et en faire la synthèse.
 
Peu à peu, ils reconstituent le déroulement de l'expédition Franklin et l'intervention de Bellot. Au fil des années, ils vont aller de doutes en certitudes pour rétablir la véracité d'une histoire largement ignorée en France. A travers leurs conférences, films, livres et autre site internet, ils partagent leurs expériences et leurs connaissances acquises lors de cette passionnante enquête : leur site Internet : Latitude 50
 
Leur présence et leur disponibilité à bord du Soléal, spécialement pour cette croisière, et les relations chaleureuses qui en ont découlé ont été un véritable plus que nous avons particulièrement apprécié.
 


Localisation des sites historiques de l'île Beechey
Nous débarquons en début d'après-midi sur une plage de cailloux, très pentue, au sud-est de l'île Beechey. A cette heure, il y fait déjà sombre, la plage est à l'ombre d'une haute falaise rocheuse qui semble nous écraser. Cela dramatise encore un peu plus l'ambiance.
 
Au cours de leurs conférences à bord, Nadine et Jean-Claude nous ont déjà relaté les déboires de l'expédition Franklin. Mais là, sur la plage, les lectures ou les récits prennent en leur présence une autre dimension. A les écouter nous commenter eux-mêmes les différents monuments ou vestiges que nous voyons sur la plage, il s'en dégage un intérêt décuplé et une charge émotionnelle certaine.
 
Nous étions venus pour le Passage lui-même et aussi pour les faits historiques qui y sont liés. Et là, à Beechey en compagnie de Nadine et Jean-Claude, nous voyons, nous touchons l'Histoire dont ils sont les passeurs. Pas banal !
 
Dans l'ombre, l'axe de cabestan posé par Belcher

En 1853, l'amiral britannique Belcher parti à la recherche de Franklin a voulu perpétuer le souvenir de celui-ci en fixant sur le haut de la plage un axe de cabestan, récupéré sur un voilier coulé dans la baie. Ce cabestan est devenu le Mémorial Franklin. Plus tard, Lady Franklin, a fait sceller une grande plaque de marbre blanc au pied du cabestan rendant hommage à son mari et aux marins qui l'accompagnaient.
 
 
Une autre plaque en marbre noir a été apposée contre le cabestan en souvenir de J-R Bellot, le jeune lieutenant français qui avait spontanément participé à une expédition de recherche financée par Lady Franklin. Il a disparu en 1853 en se noyant dans le canal de Wellington, à l'ouest de l'île Devon. Les britanniques lui ont toujours été reconnaissants de son engagement à leur côté pour retrouver Franklin.
 
La plaque en l'honneur de J-R Bellot fixée sur l'axe de cabestan

 
En avant du Mémorial, à demi encastrées dans les galets de la plage, des boîtes de conserve rouillées symbolisent une croix. Qui les a posées, quand ? Peut-être est-ce pour rappeler que l'équipage de Franklin était sans doute mort empoisonné par le plomb des soudures de ces boites ?
 
Ces monuments sont toujours sous la sauvegarde du Canada qui les entretient tant bien que mal, afin qu'ils ne disparaissent pas érodés par le dur climat de la région.
 
A l'écart, une pyramide en bois rappelle la forme d'un cairn (qui à l'origine servait à laisser des messages et signaler son passage ou sa présence), où chaque bateau en escale dépose un tube scellé dans lequel est placée la liste de l'équipage ou des passagers d'un simple voilier ou maintenant d'un paquebot. Et notre Commandant ne dérogera pas à la tradition. Bizarre de penser qu'un jour, dans un an, dans un siècle, quelqu'un trouvera nos noms dans l'un de ces tubes… !
 
Cairn moderne et les tubes contenant les listes d'équipage

Ces monuments et l'austérité des lieux nous aident à nous imprégner des drames qui se sont déroulés lors de la recherche forcenée du Passage. Et ce n'est pas fini, en groupe nous entreprenons de nous rendre sur le vaste plateau au sommet de l'île. 240 m à gravir dans un pierrier en forte pente, dans l'air froid et sec.
 
Marche vers le cairn de Franklin

Un bel exercice ! Les cailloux roulent sans cesse sous les bottes. Pour diminuer la pente, chacun se croise et se recroise en zigzagant de plus en plus fréquemment au fur et à mesure de la progression. Exténuant ! Le seul avantage, en se retournant, nous avons une superbe vue dominante sur le Soléal mouillé au milieu de la baie de l'Erèbe et au loin sur l'imposant cap Riley. Splendide !  
 
Encore un effort et nous arrivons sur le plateau. Immense, terrible ! Un paysage lunaire, pelé, scalpé, minéral, horizontal à l'infini ! Grandiose de désolation ! Où que le regard se tourne, il n'y a rien. Rien que de la pierre ! Sous les effets du gel et du dégel, cette pierre claire se délite en fines lamelles dressées verticalement et sur lesquelles il est bien difficile de marcher.
 
A travers le plateau désertique de l'île Beechey

Au bout de la marche, nous apercevons un cairn au bord de la falaise sud de l'île. Il aurait été édifié par Franklin pour être vu du large. L'ancien mât de signalisation est couché, brisé sur le sol. Ce cairn a été fouillé par les équipes de recherche, mais mystère, personne n'a jamais compris pourquoi Franklin n'avait pas laissé de message sous les pierres.
   
Nous poursuivons au-delà du cairn, jusqu'au bord du plateau de l'île, face au cap Riley. Vers le sud-est, de l'autre côté du détroit de Lancaster, on aperçoit l'île du Prince Léopold et ses hautes falaises. Nous dominons l'Arctique. Aujourd'hui, c'est grandiose ! Et pourtant, que de drames subis en ces lieux !
 
Le cairn de Franklin au sommet de l'ile Beechey,
face au détroit de Lancaster


En surplombant l'Arctique, face au cap Riley

La descente en quittant le plateau a été encore plus laborieuse que la montée à essayer de se retenir dans la pente et ne pas déraper dangereusement dans les éboulis. Nous arrivons ainsi directement sur la plage nord de l'île.
 
Autre lieu de mémoire : En pleine nature, dans une légère pente à quelques mètres du rivage, il y a là bien alignées quatre tombes, simples amas de pierres. Sur l'avant, quatre stèles en bois blanchi par les années. Plus récemment, quatre plaques en bronze ont été apposées sur les stèles. Trois membres de l'équipage de Franklin reposent ici depuis 1846 et un autre marin de l'expédition Belcher depuis 1854, dans un cadre minéral au dépouillement absolu.
 
Dans un paysage de désolation,
à droite, les 3 tombes des marins de Franklin, à gauche, celle d'un marin de Belcher


La plaque scellée par Nadine et Jean-Claude,
sur le petit cairn qu'ils ont édifié en 2012 sur la plage de l'île Beechey
 
A peu de distance des tombes des marins disparus, Nadine et Jean-Claude ont édifié, lors d'une expédition au cours de l'été 2012, un petit cairn sur lequel ils ont scellé une plaque en cuivre afin que les quelques navigateurs en escale sur cette île perdue n'oublient pas le sacrifice du Lieutenant Bellot.
 
En cette fin d'après-midi, Nadine et Jean-Claude sont avec nous et d'autres passagers devant la plaque. Emouvant !
 

L'HOMME QU'A VU (et revu) L'OURS

LUNDI 31 AOÛT 2015 - Jour 8 - PHILPOTS - CROCKER BAY
(Île Devon -Nunavut)


Nouveau recul de la montre d'une heure cette nuit (UTC-5), le réveil matinal n'en est que moins dur.
 
C'est routinier, mais le beau temps nous poursuit dès l'aube. Qui s'en plaindrait ? Grand ciel clair et excellente visibilité. Les sommets enneigés ou englacés de l'île Devon se teintent de rose alors que le soleil se lève. A part les hommes de quart à la passerelle, il y a bien peu de monde pour contempler ces petits matins lumineux. Difficile de se passer de ce plaisir un peu égoïste !
 
L'ile Devon aux aurores
05h30, le Soléal longe la côte sud-est de la grande île Devon entièrement recouverte par une calotte polaire. Vu du large, c'est une immense surface en pente douce qui par son propre poids s'écoule d'elle-même très lentement vers la mer. C'est blanc partout, le front glaciaire est une immense falaise blanche sur plusieurs kilomètres de longueur, éclatante sous le soleil.
 
La calotte polaire sur l'île Devon
 
En début de matinée, le Soléal jette l'ancre dans Bethune Inlet, un étroit bras de mer entre l'île Devon et la presqu'île de Philpots. Même ici, le site fait rêver : la calotte glaciaire à gauche et la côte bosselée de Philpots à droite. Immense !
 
08h30, nous sommes le premier groupe à débarquer ce matin. Initialement, ce devait être pour une petite navigation à proximité du front glaciaire mais les plans sont révisés au dernier moment car un ours polaire a été repéré à nager vers le fond de la baie.
 
Le premier ours polaire
L'occasion est trop belle. Effectivement, au bout de quelques minutes de navigation à bord du Zodiac™, on remarque bien un point blanc à la surface de l'eau. Et un point, c'est pas gros ! Néanmoins, en s'approchant prudemment on distingue une tête et un dos qui émergent : c'est l'ours ! Il y a plusieurs Zodiac™ remplis de photographes armés jusqu'aux dents qui cernent la bête. Se sentant vulnérable, l'ours pas rassuré, préfère s'éloigner en se retournant fréquemment vers nous.
 
L'ours fuit la meute de photographes
Nous le suivions à une quarantaine de mètres de distance pour tenter de saisir son meilleur profil (par ailleurs difficile à photographier sur une frêle embarcation), lorsque simultanément toutes les radios VHF crépitent en même temps :
"Canot n°3 - Moteur en panne !"
"Moi aussi !"
"Moi aussi !"
 
Ce n'était pas le cas de notre Zodiac™, mais il y a eu un silence dans les conversations…
 
Et l'ours a profité de l'incident pour s'éclipser subrepticement…
 
Trois moteurs en panne en même temps ! Le carburant acheté hier à nos amis Inuits de Pond Inlet n'était sans doute pas de la meilleure qualité ou ne convenait pas à ces moteurs-là !
 
L'observation animalière a donc tourné court et les canots ont rejoint le Soléal les uns en remorque des autres, au grand dam des passagers des autres groupes qui n'ont pas pu bénéficier de la balade. Sur ce coup-là, nous avons été les meilleurs !
  
 
Devant cette situation imprévue bloquant les débarquements pour le reste de la journée, le staff a proposé une navigation rapprochée des côtes de l'île Devon. A petite vitesse, le Soléal a donc longé la calotte polaire et navigué à peu de distance des hautes falaises de glace largement éclairées par un franc soleil.
 
L'atmosphère est si limpide que l'on aperçoit sur bâbord les sommets enneigés de l'île Bylot à 70 milles (130 km).
 
Icebergs et front glaciaire
 
 
13h30, le Soléal vire le cap Sherard au sud-est de l'île Devon et fait route vers l'ouest en empruntant le détroit de Lancaster qui marque le début du Passage du Nord-Ouest.
 
Nous y sommes ! A partir de maintenant, nous ne naviguons plus seulement dans l'océan Arctique, nous naviguons aussi dans l'Histoire. A bord du Soléal, nous allons suivre le sillage de tous ceux qui ont cherché ce passage, nous immerger dans le sillage de tous ceux qui y ont douté, souffert et disparu. Au fur et à mesure, les prochaines journées seront marquées par l'histoire du Passage. (Révision du cours d'Histoire : relire la 2ème page de ce récit).
 
 
A la recherche d'animaux à observer, le Soléal pénètre en milieu d'après-midi dans le fjord de Dundas Harbour. Le butin est maigre, un bœuf musqué très lointain à mi-pente… Demi-tour pour explorer Crocker Bay, un fjord qui se subdivise en deux branches dans lesquelles s'écoule un glacier.
 
Peu de temps après y être entrés, les naturalistes repèrent sur l'une des parois du fjord une famille de bœufs musqués avec quatre jeunes en train de brouter la toundra, mais bien loin pour être correctement observables. Contrairement à leur dénomination et leur apparence, ces animaux sont des cousins lointains des chèvres. Adaptés au froid, ils sont recouverts d'une épaisse et longue toison qui les isolent et sont capables de trouver leur nourriture sous la neige.
 
Le Soléal patiente longuement dans l'espoir qu'ils se rapprochent du rivage mais au final, c'est l'inverse qui se produit. Alors à défaut d'animaux, nous pourrons contempler un nouveau glacier qui vêle dans le fond du fjord.
 
Crocker Bay
 
Alors que le bateau navigue prudemment, les naturalistes aperçoivent un nouvel ours polaire sur la berge à la lisière du glacier. Nouvel arrêt pour observer l'ours, difficile à trouver parmi les grosses pierres claires qui parsèment la berge. En fait, il faut que la pierre bouge pour comprendre que c'est un ours…
 
Tous les passagers sont sur les ponts pour trouver l'ours, qui finalement se déplace lentement vers le bas du glacier, puis commence à gravir la pente avant de s'installer tranquillement sur un replat de la glace.
 
Le bateau glisse sans un bruit sur l'eau plate. Pas un murmure, tout le monde est à l'affût et retient son souffle en guettant l'ours que l'on voit de mieux en mieux.
 
Chasseurs d'ours à l'affût
Le Soléal s'approche encore du glacier sur la pointe des hélices pour ne pas effrayer l'animal. Celui-ci, très coopératif, se roule, s'étire sur la glace, se redresse, se recouche, prend son temps, ce qui arrange bien tous les photographes qui mitraillent à tout-va.
 
Pour que nous puissions encore mieux observer, le Soléal se rapproche encore davantage. 50m, 70 m peut-être ? C'est bluffant de se trouver aussi près du front du glacier.  
 
A toucher le glacier. Osé !
L'ours finit par se mettre debout, puis reste longuement immobile, sans doute étonné de voir autant d'étrangers au cœur de son décor habituel… Nouvelle salve de photos !
 
Un ours très photogénique
Alors, ayant bien compris qu'il était l'objet du spectacle, notre ours ne ménage pas ses effets. Toujours pataud, il gravit la pente du glacier et s'immobilise encore un long moment au sommet, telle une silhouette dans le ciel clair, avant de tirer sa révérence de l'autre côté de la pente. Re séries de photos. Cette fois-ci, c'est sûr, on a vu l'ours. Un ours très… cabot !

 
Bien évidemment, cela aurait pu s'arrêter là. Mais en poursuivant la navigation dans l'autre branche du fjord de Crocker Bay, presque à la fin du dîner, un autre ours est en vue sur un large banc de cailloux. Lui aussi termine son repas, sans doute un phoque. Il s'est tellement régalé qu'il en a le museau rouge sang, de même que les pattes avant. Repu, il laisse les restes du phoque à une bande de goélands qui n'attendaient que son départ. Ainsi va la vie en Arctique.
 
Aparté :
 
Bien sûr, nous avons encore fait beaucoup de photos d'icebergs aujourd'hui, dont celle-ci prise un peu au hasard en toute fin de journée. En la visionnant après coup, il m'a semblé que la partie droite de l'iceberg ressemblait étrangement à l'une des statues de l'île de Pâques située sur les pentes du volcan Rano Raraku : même profil incliné, même arcade sourcilière anguleuse, même nez pincé. La nature est très étonnante.

Iceberg dans Crocker Bay
 

 
 
 

BIENVENUE AU NUNAVUT !

DIMANCHE 30 AOÛT 2015 - Jour 7 - POND INLET - CAPE HATT -
(Île Baffin - Nunavut - Canada)

Changement de région, changement d'heure. En traversant la mer de Baffin cette nuit, nous avons reculé la montre de 2 heures, à UTC-4.
 
Ce matin, il n'est donc pas trop dur de se lever à 05h00 et voir ce qui se passe dehors. Nous sommes maintenant au Nunavut, en territoire canadien. Le Soléal navigue dans l'Eclipse Sound, un large canal entre les côtes escarpées de la grande île Baffin au sud et celles de l'île Bylot au nord.
 
Temps gris, les sommets sont dans les nuages, il neige sur les hauteurs. Vent de face dans l'axe du chenal, bien sûr. Difficile de rester bien longtemps sur les ponts extérieurs.
 
 
Arrivée au Nunavut - Les côtes de l'île Baffin
06h50, le Soléal est à l'ancre, pour une escale obligatoire au large de Pond Inlet, tout au nord de l'île Baffin. Cette petite agglomération de 1.600 habitants est un port d'entrée du Canada, et tous les passagers ainsi que l'équipage doivent se mettre à la disposition des autorités canadiennes qui vont monter à bord pour les formalités d'usage.
 
08h30, nous sommes donc convoqués à tour de rôle au théâtre avec nos passeports pour un "Face à face" devant un officier du service d'Immigration. Un coup d'œil sur la photo, une question : "Etes-vous déjà venu au Canada ?", Oui, non, c'est pareil ! En 10 secondes, c'est tamponné !
 

Ce cérémonial terminé, nous pouvons débarquer et visiter le village. Après avoir longé la plage, nous nous dirigeons vers le "centre" de l'agglomération. Les maisons, style préfabriqués, sont toutes sur le même modèle, alignées de part et d'autre de larges voies en terre.
 
C'est une autre dimension par rapport à ce que nous avons vu au Groenland. Sentiment étrange : cela parait plus organisé mais en même temps cela laisse une impression de village oublié, encore plus éloigné de la civilisation… Ici, c'est loin, tout au bout de l'île Baffin, elle-même tout au nord du Canada. C'est le far north !
 
Vue générale de Pond Inlet


C'est dimanche matin, il n'y a personne pour arpenter des voies bien trop larges, pas un quad, pas un pick-up, ce qui augmente encore l'impression de désolation, seuls les passagers du Soléal mettent un peu d'animation dans le village encore endormi.
 
Sur les hauteurs, un petit musée est ouvert spécialement pour nous. Y sont exposés quelques costumes traditionnels féminins, divers outils de chasse ou de pêche, des oiseaux du littoral, un narval naturalisé, une scène de la vie d'une femme inuit préparant un repas. C'est concentré et intéressant, mais à la mesure de la commune.
 
Il y a aussi dans ce musée une vente de souvenirs vers laquelle beaucoup se précipitent, pour ressortir rapidement la mine déconfite. Les prix des rares objets à vendre atteignent des niveaux… stratosphériques qui dissuadent très vite les amateurs. C'est qu'ici, on est à 1.000 km d'Iqaluit, la capitale du Nunavut et 3.000 km d'Ottawa. L'approvisionnement par bateau n'est possible que durant les trois mois d'été, tout vient de loin par avion. Tout est un luxe.
 
Par les rues de Pond Inlet
Une jeune fille nous guide à travers les rues et nous montre avec sérieux les hauts-lieux de Pond Inlet : le centre administratif, l'école primaire, le dispensaire, le supermarché, la salle commune, l'aéroport, la centrale électrique, l'usine des eaux, la station d'épuration, les camions qui distribuent 24/24 l'eau potable, le fuel ou qui évacuent les eaux usées. En fait, il n'y a rien à voir, mais on comprend vite que cette jeune femme nous montre ce qui est essentiel, c'est la vie même de la communauté, sa survie. Nous ferons le même genre de visite plus tard dans d'autres villages.
 

On retrouve autour de chaque habitation tout un amoncellement d'objets hétéroclites, hors d'usage : carcasses de quads ou de motoneiges, coques de bateaux éventrées, moteurs en pièces détachées, traineaux délabrés, etc… Ce désordre en plein air ajoute encore à l'impression générale d'abandon.
 
11h00, nous rembarquons après cette visite qui nous laisse songeurs et perplexes…
 
En toute fin de matinée, le Soléal reprend sa navigation dans l'Eclipse Sound vers le site de Cape Hatt. Les nuages disparaissent complètement après le déjeuner. Une jolie lumière éclaire les paysages dont le relief s'adoucit progressivement.
 
Glacier sur l'île Bylot


Avec les Zodiac™ nous débarquons dans une anse complètement fermée reliée à la mer par un long goulet très étroit et sinueux. L'abri est parfait et nous atterrissons sur une longue plage de cailloux. Nous sommes en réalité dans le fond d'une ancienne vallée glaciaire. Les plantes rases de la toundra tapissent les premières pentes entrecoupées de vastes zones de tourbe spongieuse. Des blocs de granite rose sont empilés près des rives de la vallée, avec de beaux affleurements de quartz. Paysage austère mais grandiose.
 
Dispositif anti ours, qui heureusement ne servira jamais
Les passagers se dispersent dans la nature. Il y a la possibilité de faire une marche vers un verrou glaciaire derrière lequel se cache un petit lac. Facile, c'est tout près ! Sauf que la réalité est toute autre à cause de la limpidité de l'air qui semble raccourcir les distances. C'était l'exercice de la journée avant le retour à bord en fin d'après-midi.
 
Balade dans la toundra du Cap Hatt
18h00, en avant lente, le Soléal appareille pour une autre baie toute proche dans l'espoir d'apercevoir des cétacés habitués des lieux. Après avoir fait des ronds dans l'eau à faible vitesse et malgré les efforts de tous les naturalistes derrière leurs jumelles, rien ! Déception !
 
Mais notre Commandant ne lâche pas l'affaire facilement. Le Soléal pénètre dans un fjord long et étroit, le Tremblay Sound, pour une nouvelle tentative d'observation sans que nous y croyions vraiment… L'observation des cétacés n'est pas une science exacte. Pourtant, alors que le dîner allait commencer, soudain l'annonce "Narvals à bâbord !" provoque la ruée des passagers sur les ponts extérieurs. 
 
Les narvals sont des animaux que l'on a longtemps associés à la légendaire licorne à cause de leur défense. En réalité, ce sont les mâles qui portent cette longue dent, c'est leur incisive supérieure qui est démesurée et qui leur sert d'organe sensoriel. Ils se déplacent en longeant de très près les plages ou les falaises pour se protéger des orques et plongent au moindre danger, d'où la difficulté à les observer.
 
Narvals à bâbord !
Ils sont normalement discrets, très craintifs et vivent par petits groupes isolés, le fait de pouvoir en apercevoir quelques uns est donc une chance. Sur les ponts extérieurs et même à la passerelle, les naturalistes sont galvanisés, ils sautent comme des cabris et n'en croient pas leurs yeux…
 
L'excitation est à son comble car ce n'est pas un groupe que nous observons de loin, mais un énorme troupeau estimé à environ 700 narvals qui commencent leur migration. Ils se succèdent sur plusieurs centaines de mètres et sautent dans un bouillonnement permanent. Le Soléal navigue lentement parallèlement à eux, mais cela reste lointain, il faut de bonnes jumelles pour bien les observer.
 
Les appareils photos crépitent à tout va en longues rafales. Nous avons beaucoup de chance, apparemment c'est du jamais vu !
 
Et avec tout ça, le chef-cuisinier a dû garder le dîner au chaud pendant plus d'une heure et demie. Pas sûr qu'il ait apprécié ! C'est ça l'exploration !  
 

Aparté :
 
Canada : Provinces et Territoires
 
Les Territoires du Nunavut, du Nord-Ouest et du Yukon sont les trois Territoires du Canada. Ils sont situés au nord du 60ème parallèle et couvrent 40 % de la superficie du pays, mais ne représentent qu'environ 0.3 % de sa population. Les Provinces sont toutes situées au sud du 60ème parallèle.
 
Il existe une nette distinction entre les 10 Provinces et les 3 Territoires sur le plan constitutionnel. Alors que les provinces exercent des pouvoirs constitutionnels de plein droit, les Territoires ont des pouvoirs délégués sous l'autorité du Parlement du Canada.
 
De plus, en raison des réalités géographiques, économiques, sociales et démographiques, la majeure partie des ressources financières des Territoires provient du gouvernement fédéral. Ce financement assure aux résidents des Territoires l'accès à une gamme de services publics semblables à ceux offerts par les gouvernements des Provinces.